Psychisme  Clinique

La personnalité perverse

Patrick Juignet, Psychisme, 2013.


Les pervers consultent rarement. Ils ont traditionnellement été approchées par le biais des perversions sexuelles. Cette approche parcellaire est insuffisante, car les déviations sexuelles ne sont qu'un aspect clinique des personnalités perverses qui se manifestent surtout par des traits de caractère spécifiques. La personnalité perverse est une personnalité bien définie du pôle intermédiaire (entre névrose et psychose), qui se différencie des personnalités limites (états-limites).



1/ Clinique

L’enfance

Elle n'est pas très caractéristique. Assez souvent c'est un enfant adulé par la mère, avec un père peu présent. Ce peut être des enfants délaissés vivant en marge de la famille.

Chez certains on note des troubles du comportement précoces sous forme de passages à  l'acte (vol, fugue), troubles du caractère, associant agressivité et provocations.

Il n’y a aucun trouble intellectuel.

Le caractère

Au premier abord rien ne distingue ces personnes. Le contact immédiat est facile, la réalité, au sens ordinaire du terme (le concret, le social) est correctement perçue. La sociabilité est normale et parfois excellente. Ce sont des aspect ténus qui attirent l'attention. Au fil des conversations, on s'aperçoit qu'il y a du flou, des réponses à côté, une rhétorique visant à convaincre sans rapport avec la vérité. La fréquentation des personnalités perverses provoque un malaise difficile à définir.

Le pervers est égoïste, se considère comme supérieur et trouve normal d'utiliser les autres. Il est manipulateur par utilité et par plaisir.

La loi normative (les lois civiles et pénales, les règlements) n'est respectée que superficiellement et subit des transgressions diverses. Il n'y pas de respect de la parole donnée des engagements et le pervers applique la formule "les promesses n'engagent que ceux qui les croient". Il n'a ni remords ni de crises de conscience par rapport aux nuisances qu'il occasionne. Il n'endosse jamais la responsabilité de ses actes et la rejette systématiquement sur autrui.

Ce qui rend le diagnostic difficile, c'est que le pervers a deux faces et souvent deux vies. Avec les uns il peut être normal, consciencieux, respectueux en apparence, mais avec les autres il se montre cruel, méprisant, tyrannique, sans humanité.

Les conduites caractéristiques

Le pervers n'a pas d'inhibition, car pas d'interdit. Rien ne vient entraver l'action et les passages à l'acte délictueux se font d’autant plus facilement que les circonstances s’y prêtent. Selon sa position sociale les épisodes antisociaux se manifestent sous des formes différentes : délit d'initié, abus de biens sociaux, tricherie, vol, viol, agression, meurtre.

Sur le plan sexuel, il y a une vivacité et la recherche de satisfaction par tous le moyens. Dans de nombreux cas, mais pas systématiquement,  on note des déviations sexuelles majeures : bisexualité, voyeurisme/exhibitionnisme, sado/masochisme, pédophilie, viol/meurtre dans les formes graves. Sur le plan clinique, les variations de la sexualité perverses sont infinies. L'activité choisie devient parfois exclusive et ritualisée, mais pas forcément, certains pervers restant plurivalents.

Qu'elle soit exotique ou proche de la norme, il s'agit d'une activité homoérotique et non hétéroérotique. L'autre est ignoré dans ses désirs propres, le pervers ne cherchant que sa jouissance personnelle. Le partenaire est considéré comme un personnage de la mise en scène du scénario pervers.

L'utilisation de toxiques avec ou sans addiction est très fréquente. Elle concerne le tabac, l'alcool, les amphétamines, la cocaïne, l'héroïne. Le jeu, les conduites à risques (délinquance, sports dangereux) sont constantes. Les pervers les affectionne elles marquent sa toute puissance. Là encore la séparation des modes de vie fait que ces conduites peuvent rester longtemps cachées.

Les modes relationnels typiques

Les relations affectives sont instables, car le pervers ne s'attache pas. L'autre est vu comme un moyen et donc de manière variable selon les circonstances. Facilité, immédiateté dominent, avec une tendance à la manipulation et à l'utilisation. Les liens sont labiles motivés par l'utilitaire et se rompent facilement. Les relations amoureuses sont des relations de séduction, domination et de manipulation.

Pour manipuler les autres le pervers utilise tous les moyens à sa disposition supériorité hiérarchique, dépendance affective ou financière. Il joue de divers ressorts psychologiques (culpabilisation, dévalorisation) ou utilise la violence verbale, physique et/ou psychologique. Assez souvent le pervers fascine son entourage et ses victimes, car outre son aisance, son sentiment de supériorité. Il donne une impression de liberté apparente à laquelle aspirent beaucoup de personnes .

La manière de faire constante et caractéristique consiste à abaisser l'autre pour se valoriser. Le pervers se valorise au dépends des autres, comme s'il y avait des vases communiquant entre son narcissisme et celui d'autrui : la baisse du niveau de l'autre fait monter le sien. Lorsque cet aspect est prévalent, on a affaire à un "pervers narcissique". " Le pervers-narcissique se fait valoir aux dépends d'un autre" (Racamier P.C., Les schizophrénies, Paris, Payot, 1978). La différence avec les personnalité narcissique égoïstes ou encore "pervers narcissiques" est parfois ténue (voir l'article sur les personnalités narcissiques ).

Compréhension d'ensemble

Une approche compréhensive permet de repérer des problématiques existentielles caractéristiques du pervers. Le pervers nie la différence des sexes et des générations ce qui explique toute une série d'attitudes transgressives dont les perversion sexuelles. Il ignore la finitude et de la mort ce qui provoque des conduites à risque et lui permet des entreprises osées et aventureuses. Le pervers se situe hors-la-loi, il l'ignore ou bien l'interroge sans cesse en la transgressant. On trouve toujours le besoin d'agresser, dominer, asservir, se valoriser à son détriment de l'autre. Le rapport humain est entaché d'une haine détournée.

L’évolution

Avec l'âge, il y a pas de changement notable.


2. Théorisation


L'anamnèse montre de problèmes pendant la seconde phase structurante, celle qui suit la sortie de l'archaïque et précède la phase œdipienne. Les problèmes ont porté à la fois sur la lignée narcissique et la lignée libidinale et sur la structuration du surmoi.

Le pervers a buté sur l'écueil de la différence des sexes

La sexuation (l'adoption d'un genre) se heurte à la différence des sexes vécue comme castration qui entraîne une privation de jouissance, angoisse, dépit et renvoie à la problématique de la finitude. Le pervers déni cette différence, d'autant que le rapport à l'autre comme référent objectal (l'autre  désir) est purement instrumental. Il reste à un stade homoérotique, c'est-à-dire tourné vers lui, son propre corps, sa propre satisfaction.

Sur le plan libidinal un certain nombre d’indices donnent à penser que les attitudes parentales ont provoqué une activation de l'excitation trop importante. L’entrée dans l’œdipe ne se fait pas et le problème de la castration ne peut être résolu. Il y a une survalorisation des problématiques anales et phalliques. Le problème de la castration étant irrésolu la différence des sexes n’est jamais vraiment intégrée.

Le clivage explique le double vie du pervers Il sépare scinde en toute facilité les divers aspects de son fonctionnement psychique. Il fonctionne tantôt sur un mode, tantôt sur l'autre. 

Les tendances sexuelles prégénitales restent puissamment investies.

L'enfant n'est pas un pervers polymorphe comme a pu le dire Freud (1905, trois essais sur la théorie de la sexualité). Le terme de polymorphe convient, si l'on veut dire que l'enfant est dans le domaine libidinal plastique, maléable, pluripotent. Mais, si pervers implique une transgression de la loi, l'enfant n'est pas pervers, car il ne la connait pas. Il est sans règle. Si rien ne vient le guider, ni aucune loi le limiter, les évolutions libidinale possibles sont quasi infinies. Elle sont le fruit de fixations dues au hasard des incidents relationnels. Le pervers peut emprunter n'importe quelle voie. 

La régression névrotique vient d'un interdit excessif qui empêche d'avancer, la perversion vient d'une absence d'interdit qui empêche de progresser. La névrose est le négatif de la perversion a pu écrire Freud. (Trois leçons sur théorie de la sexualité). Elle manifeste ce qui est refoulé par la névrose. D'où l'effet de fascination du pervers sur le névrosé qui croit voir en lui son idéal de libération.

Le pervers n'a pas secondarisé le surmoi.

Le surmoi archaïque est transformé par l'acquisition de la loi constitutive. On relève généralement des carences éducatives et une particulier un père absent ou n'assurant pas la fonction paternelle. La loi constitutive, symbolique, n’est pas intégrée et le surmoi en tant qu’instance interdictrice ne se secondarise pas.

Il reste des traces du surmoi archaïque qui joue un rôle interdicteur uniquement devant un risque de rétorsion. Dans cette organisation psychique, la capacité cognitive permet une compréhension de l'ordre symbolique de la loi constitutive, mais son intégration ne se fait pas. Bien que connue la loi est étrangère au pervers qui ne reconnait pas son bien-fondé.

Ce surmoi archaïque non secondarisé par l'intégration de la loi constitutive explique que le pervers suive uniquement "la loi du plus fort" et soit à son aise dans les organisations hiérarchisées de type mafieuses, sectaires, paramilitaires. 

La faille narcissique a trouvé une défense efficace

L'attitude éducative a induit une incertitude narcissique chez le sujet pervers. Cela se manifeste de manière chronique par un sentiment d'insuffisance qui se compense au détriment du narcissisme des autres.

Comment cela est il possible ? Il s'agit du rapport entre imago de soi et imago de l'autre. L'investissement de l'une se fait au détriment de l'autre. Cela sous-entend une perméabilité entre les deux, ce qui implique un fonctionnement psychique archaïque.  Ce fonctionnemnt comporte un mécanisme de défense qui est nommé "identification projective". C'est la projection dans l'imago de l'autre d'affects négatifs. Le drame de l'identification projective est qu'elle "marche" (a une efficience relationnelle) assez souvent, et ce d'autant plus que la personne visée a un soi fragile. En effet de par l'attitude du pervers  à son égard, la personne, se sent effectivement mauvaise et rabaissée.

Chez le pervers le moi (instance régulatrice et adaptative) est efficace alors que le soi est mal constitué. L'adaptation à la réalité, la maîtrise, sont assurés, mais sont mis au service du soi instable et la libido régressive.

Conclusion

L'organisation psychique perverse comporte une instabilité du soi compensée par une défense utilisant la  dévalorisation de l'autre. La structure libidinale n'est pas génitalisée, ce qui vient de problèmes pendant la seconde phase structurante et la phase œdipienne. Une telle constatation doit nous orienter vers le pôle intermédiaire. L'orientation vers la perversion plutôt que vers une forme limite tient à l'efficacité du moi, la relation particulière à l'autre. Cette dernière est occasionnée par l'absence d'intégration de la loi constitutive et le mécanisme de valorisation au détriment de l'autre.



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