Psychisme  Psychopathologie

La fonction paternelle
Le rôle du père dans la structuration psychique

 Patrick Juignet, Psychisme, 2012.


Dans cet article, nous tenterons de résumer le rôle du père dans la structuration psychique de l'enfant. Du point de vue psychologique, le père joue plusieurs rôles. Dans un premier temps, il tempère la tendance fusionnelle entre la mère et l'enfant, puis il offre une alternative masculine à l'identification féminine, et enfin, il se fait porteur des interdits moraux qui s'opposent aux tendances pulsionnelles et qui les fait évoluer.
 

PLAN




1/ Qu'est-ce que le père ?

Dans notre domaine, celui de la psychanalyse et de la psychopathologie, le concept de père est complexe. Il ne désigne pas seulement l'individu géniteur de l'enfant, mais surtout le rôle paternel joué sur le plan éducatif et relationnel. Commençons par les définitions et distinctions nécessaires pour comprendre le problème.

Le père et le référent paternel

Il faut distinguer le référent paternel, c'est-à-dire la personne qui joue ce rôle, l'individu qui est désignée pour être le père. La personne concrète qui joue le rôle paternel peut être le père biologique (le géniteur), c'est le cas le plus fréquent dans notre société. Ce peut aussi être un parent plus éloigné (l'oncle, le grand père), ou un personnage clanique quelconque et éventuellement un personnage fictif (ancêtre idéalisé, Dieu le père). Son existence ou son inexistence, ses attitudes, celles de la famille à son égard, auront des effets dans la construction psychique de l'enfant. Pour cet individu, les rôles qu'il aura à jouer sont pluriels (séparation, identification, légalisation) comme on va le voir après. Il peut être plus ou moins apte à les assumer.

Disons le bien nettement, car il y a d'étranges confusions à ce sujet, le père joue le rôle paternel pour l'enfant. La fonction paternelle concerne les enfants, la génération précédente. Sans jouer sur le mots, le père ne transmet pas à ses pairs, qu'ils soient hommes ou femmes. Il transmet à l'enfant. Dans ses rôles, le père vient épauler la mère, compléter les divers rôles maternels.

Divers rôles et divers intervenants

Il faut trois conditions pour que les divers rôles paternels puisse être tenus et soit efficaces : 1/ Il faut que celui qui les tient ait un impact effectif. Il ne peut être absent, ou dévalorisé ou nié (par la mère et par le groupe social). Le père est mis en place par la mère, au sens où c'est l'attitude de la mère qui fait comprendre à l'enfant le rôle du père. 2/ Il faut que ce soit un homme. Ce n'est pas uniquement pour la raison biologique de la procréation, mais parce qu'il se doit d'être différent de la mère, qui est une femme (de sexe et de genre féminin). Outre cette fonction d'incarner une différence il offre une possibilité identificatoire quant au genre masculin. Le père en tant que personnage remplissant la fonction paternelle est nécessairement de genre masculin. 3/ Il faut qu'il soit d'une génération au dessus, car il s'adresse à l'enfant en tant que séparé par la barrière des générations, dans un rapport de filiation.

Le référent paternel produit des effets que nous appellerons de manière globale " la fonction paternelle". Par ce terme nous désignons l'action produite dans la construction psychique. Cette construction se fait à partir du référent paternel tel qu'il est perçu par l'enfant, mais aussi à partir de l'attitude de l'entourage et en particulier de la mère et par une dynamique interne propre au psychisme. Il ne faut en effet pas négliger la dynamique propre à l'enfant qui présente une certaine autonomie par rapport à l'environnement. Par fonction nous désignons une action qui produit un changement. Les psychisme est profondément transformé par la fonction paternelle si elle s'exerce. Si elle ne s'exerce pas ou de manière partielle la transformation maturative n'aura pas lieu.

2/ La fonction du père dans la construction psychique

Nous allons détailler les rôles qu'il est possible et souhaitable que le père (ou plus exactement le référent paternel) tienne et voir leur effets sur la structuration psychique de l'enfant. Les différents effets s'échelonnent de la prime enfance (à partir de deux ans) jusqu' à la fin de l'adolescence en l'entrée dans l'âge adulte.

Rôle de tiers séparateur

Dans un premier temps, la défusion de l'enfant et de la mère demande la présence d'un tiers, qui est ce personnage paternel.  Dans la dynamique psychique, c'est le père qui barre la route à la toute puissance de l'enfant et à la toute puissance maternelle ressenties par l'enfant. Il vient protégé des peurs archaïques qui sont liées à l'imago maternelle toute puissante.

Le père joue le rôle de tiers, de troisième personnage, dans l'interaction duelle mère-enfant qui et la base du maternage. Par sa présence autre, au sens d'une personne bien différente de la mère, il apporte la dimension de l'altérité, de la différence.

Plus tard, de manière plus élaborée, en tant qu'objet d'investissement de la mère, l'existence du père fait comprendre à l'enfant que la mère n’est pas toute à lui. Cela frustre l'enfant mais le soulage d'une position intenable. Sa présence montre à l'enfant qu'il n'est pas la préoccupation exclusive de sa mère.

Les effets sur la structuration psychique sont les suivants : Le père a une fonction de séparation, de distinction, de différenciation. Il ainsi favorise la construction de l'identité et l'individuation de l'enfant, ce qui permet la construction de l'instance identitaire, le soi.

Rôle de figure identificatoire et identitaire

Ensuite vient le stade de différenciation des sexes et des genres. L'enjeu est de distinguer les sexes l'un de l'autre et les genres correspondants. Le fait d'avoir des exemples familiaux bien différenciés, a savoir un père et une mère, facilite le repérage et l'identification.

Si tout se passe bien le garçon s'identifie au père la fille s'identifie à la mère. S'identifier veut dire prendre modèle et intégrer des éléments de ce modèle au soi.Ici il s'agit de l'acquisition du genre (masculinité ou féminité). Il se pose comme figure identificatoire masculine pour l'enfant mâle. L'impossibilité d'identification pour le garçon conduit à un trouble de l'identité de genre.

Le père joue un rôle secondaire mais non négligeable dans l'autonomisation et la conquête de l'indépendance. Il donne l'exemple de cette possibilité d'indépendance par rapport à la mère et constitue un support.

Comme ascendant le père représente l'une des branches généalogique de l'enfant.  Dans notre société le lignage est paternel et dans les sociétés matriarcales le lignage est maternel. Il en semble pas que cela ait d'incidence sur la structuration psychique. Ce qui est important est d'être inscrit dans une lignée, de connaitre son origine, car cela vient s'incorporer à l'identité de manière fondatrice. La plupart du temps la famille e la société énoncent la généalogie dans laquelle s'inscrit l'enfant. Il est fille et ou fils d'untel, qui est désigné comme son père.

Les effets sur la structuration psychique sont les suivants : Nous sommes toujours dans la construction de l'identité mais ici à un niveau plus élaboré, celui de la sexuation (adoption du genre) et de l'inscription dans l'ordre symbolique humain.

Rôle de porteur de la loi

Le rôle du père est aussi un rôle interdicteur, car il vient contrer, limiter, canaliser, les tendances spontanées et les pulsions de l'enfant. La mère ne peut difficilement jouer un rôle maternant et un rôle interdicteur simultanément. Il y une répartition des rôles et c'est en se référent au père et en s'appuyant sur lui qu'elle y parvient.

Ce rôle est net au moment du conflit œdipien que ce soit pour le garçon ou pour la fille. Dans les deux cas le père doit être porteur de l'interdit de l'inceste qui sera intégré par l'enfant. La mère y participe en se référent au père et en s'appuyant sur lui.

Cette intégration des règles de base devient possible lorsque la maturation de l'enfant lui donne une capacité cognitivo-représentationnelle suffisante pour faire nettement les distinctions de genre et de génération, le concernant et concernant ses parents. D'autre part, cette intégration est portée par le mouvement affectif vis-à-vis des deux parents. Si ce n'est pas le cas l'enfant y reste étranger.

Lorsque l'enfant devient capable de concevoir des règles et des limites, c'est à la représentation du père qu'il les lient. En effet, la loi constitutive ne s'impose pas par raison, mais par le mouvement affectif venu du référent paternel concret et de son représentant psychique, l'imago paternelle. En l'absence de ce mouvement la loi constitutive, peut-être pas intégrée et ignorée.

Note : Nous parlons ici de la loi commune. Ce sont les principes minimaux d'ordonnancement qui s'imposent à l'homme, l'ordre social fondateur. Elle se différencie des lois normatives  qui en sont diverses déclinaisons liées à l'évolution sociale et historique. Voir l'article : Ordre symbolique et loi commune.

Les effets sur la structuration psychique sont les suivants : Par ce processus le père transmet la loi commune à l'enfant qui va s'intégrer dans le surmoi. Dans le fonctionnement psychique, c'est l'imago paternelle qui devient majoritairement porteuse de la loi car c'est par le référent paternel que sont arrivé les règles.

Rôle de modérateur

Les frustrations dues à la séparation d'avec la mère et au respect des règles imposées provoquent de mouvements de refus et de l'agressivité. Le père a aussi comme rôle d'aider l'enfant à accepter la frustration et à renforcer son principe de réalité. Il est de son rôle de tempérer le mouvement pulsionnels agressifs. Au total cela aboutit à l'évolution du surmoi et du moi idéal vers des formes élaborées (transformation du surmoi archaïque violent et purement interdicteur vers une forme tempérée et intégrée).

Il faut que la personne jouant le rôle paternel soit porteur de l'interdit concernant la violence, ce qui implique que lui même ait une attitude non violente et apaisante qui puisse servir de modèle. Ceci sous-entend bien sûr que cette personne elle-même se réfère à la loi et non à la force. Il doit en même temps proposer un idéal de conduite à l'enfant, qui le guide et qui, au terme du conflit œdipien, permette la sublimation. Pour réussir à jouer ce rôle, le référent paternel doit se montrer suffisamment bon et gratifiant pour compenser les frustrations qu'il impose et ainsi permettre aux enfant des deux sexe d'accepter et intégrer la loi (ce qui permettra en plus au garçon de s'identifier à lui comme nous l'avons vu avant).

Les effets sur la structuration psychique sont les suivants : Nous sommes toujours dans la construction du surmoi et sa transformation et son intégration au moi sous une forme assouplie, régulée  et solide.

3/ Carence paternelle et aléas évolutifs

Les carences paternelles ont toujours des effets dans la formation de la personnalité. Ces carences ne sont pas seulement le fait de l'individu incarnant le référent paternel, mais de l'attitude de toute la famille et de la société par rapport à la fonction paternelle.

L'absence de tiers séparateur peut provoquer des perturbations de la première structuration psychique qui conduisent généralement vers une organisation que l'on peut placer vers le pôle psychotique. Il s'ensuit une mauvaise adaptation à la réalité et une ignorance de la loi constitutive.  La personne pourra être délirante ou sub délirante. Les thèmes les plus évocateurs sont les délires de filiation et les délires mystiques sur Dieu le père.

Si la différenciation des genres ne s'effectue pas bien, qu'un modèle identificatoire approprié n'existe pas (surtout pour le garçon) et que la loi constitutive n'est pas intégrée, la personnalité évoluera vers une organisation psychique que l'on place vers le pôle intermédiaire (état-limites et pervers). La maturation concernant la sexuation (adoption d'un genre et d'un rôle sexuel adaptés) restera insuffisante. Il s'ensuivra des troubles de la sexuation (transsexualisme, homosexualité) ou de la sexualité (impuissance, perversions diverses).

Enfin, le ratage du mouvement œdipien faute d'un renoncement suffisant et d'une vraie sublimation conduit à une organisation psychique que l'on peut placer vers le pôle névrotique, avec des incertitudes de genre et des régressions libidinales.

4/ Conclusion

Le rôle du référent paternel est de d'exercer la fonction paternelle qui est un moteur majeur de l'évolution psychique autant pour la fille que pour le garçon. Dit plus simplement, le rôle du père est de permettrela maturation individuelle. Il pousse l'enfant vers l'acquisition du statut d'adulte mature, ce qui implique d'être une personne sexuée, autonome, ayant intégré la loi commune et capable de responsabilités. 

Notre propos sur le père concerne la civilisation occidentale et il est appuyé sur une longue expérience clinique. Il ne concerne pas des sociétés exotiques qui peuvent éventuellement fonctionner sur un autre modèle.

Compte tenu des mutations sociales en cours, il se peut que les divers rôles nécessaires à la structuration psychique ne soient plus assurés, ou que ces rôles ne soient plus joués par le parent masculin. Quelles en seront les conséquences à grande échelle ? L'avenir le dira, mais il est improbable qu'elles soient heureuses, car la maturité et l'équilibre psychique demandent des conditions qu'on ne peut faire varier arbitrairement au gré des modes idéologiques.



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