Psychisme  Société

Psychanalyse, idéologie et société

Patrick juignet, Psychisme, 2011.


L'actualité récente pousse à s'interroger sur l'impact des facteurs idéologiques et sociaux sur la psychanalyse.

La médiatisation actuelle

Au mois de février 2010 a eu lieu une série d'émissions radiophoniques sur France Culture concernant la psychanalyse. De tels programmes ont l’intérêt de divulguer la psychanalyse dans le public cultivé, mais elles ont l'inconvénient de la transformer en un produit culturel, une sorte de philosophie prétendant dire son mot sur tout.

Or, une science a un domaine de validité bien précis et si elle s'en écarte, les propos tenus ne sont plus recevables. Il s'est produit à partir des années 1970 une extension culturelle de la psychanalyse qui est incompatible avec les exigences scientifiques auxquelles elle devrait répondre - comme l'avait espéré Freud -.

L’affaire rebondit en mars 2010 avec un entretien entre Jacques Alain Miller et Michel Onfray dans un mensuel de philosophie. L’intention est claire, il s’agit de faire un titre retentissant. 

La polémique oppose un philosophe ne se référant qu’à des textes et ne sachant pas ce qu’est la psychanalyse pratiquée sérieusement à des fins thérapeutiques, et de l’autre un prédicateur voulant « (re)prendre en charge l’éducation freudienne française puis mondiale ». Il s’agirait de convertir le peuple en une « humanité analysante ».  On croit rêver ! C’est là une instrumentalisation de la psychanalyse à des fins cléricales et sa transformation en une croyance, comme l’a été le marxisme en son temps. Ce n'est pas la psychanalyse, c'est du "psychanalisme" (pour reprendre le terme de Robert Castel).

Un tel spectacle ne peut que rebuter les esprits critiques et accentuer le cercle vicieux dans laquelle la psychanalyse est prise, celui de sa marginalisation sectaire et de la perte de scientificité, deux aspects qui éloignent d’elle les jeunes intéressés par la science. De fait, elle est actuellement bien mal en point, car ceux qui la font vivre, en la reprenant sous une forme thérapeutique et pragmatique, sont noyés sous le flot idéologique. 

Nouvelle offensive médiatique fin mars, avec le hors série d’un quotidien très connu et le numéro spécial d’un magazine littéraire. Dans le premier journal, Élisabeth Roudinesco vole au secours de la psychanalyse. Dans le second, rebelote avec Michel Onfray et sa charge antipsychanalytique, (par un article qui prépare la publication d’un livre sur le sujet ; il n'y-a-pas de petit profit). C'est typiquement une opération médiatico-commerciale sur le dos de la psychanalyse et de son fondateur qui doit se retourner dans sa tombe. Il y en a de pleins panneaux publicitaires ! (voir les photos ci-dessous)



Rebondissement en aout 2010, par la diffusion sur France Culture d'une péroraison anti psychanalytique fait dans le cadre de l'université populaire animée par Onfray et dans laquelle il montre clairement la méconnaissance qu'il en a.  Un an plus tard en aout 2011 - est-ce la saison qui veut cela ? - même chose. 

Tout cela fait partie de la récupération marchande de la psychanalyse. Comme en bourse, les uns la jouent à la baisse, les autres à la hausse. Les uns font des livres noirs, les autres de livres blancs. Ça n’a pas d’importance, on gagne dans les deux cas. De même qu’à la bourse, on constate qu'il n’est pas très important de connaître le produit sous-jacent. Une image marketing suffit.

Science et scolastique

Freud désavoué

Freud, qui était positiviste, a voulu faire de la psychanalyse une science et une technique thérapeutique efficace. Il espérair qu'elle devienne une science spécialisée (Specilawissenchaft), c'est à dire ni une Geistwissenschaft (une science de l'esprit), ni une philosophie, et surtout pas une idéologie fumeuse. 

Le fondateur de la psychanalyse, en tant que pionnier, a commis des erreurs et laissé bien des insuffisances derrière lui. Mais attaquer la psychanalyse par ce biais, c'est comme attaquer la physique au nom des insuffisances d'Archimède, de Galilée ou de l'intérêt de Newton pour l'astrologie. Ramener la psychanalyse à Freud, c'est méconnaitre les modifications pratiques et théoriques qui ont eu lieu en cent ans.

Cela dit, on constate malheureusement l'existence d'une scolastique psychanalytique fumeuse, consistant à jongler avec les textes de quelques maîtres, de Freud à Lacan en passant par Klein, sans qu'aucune évolution, ni réfutation n'intervienne. On est bien, du point de vue épistémologique, dans la forme scolastique : citation des maîtres, et composition de leurs discours dans une "disputiatio".

C'est ce qu'on constate dans les colloques et séminaires lacaniens où se déploie la congratulation réciproque du dogme partagé, énoncée dans une phraséologie ésotérique toujours identique. Une partie de ce qui se prétend psychanalyse consiste en jongleries philosophico-littéraires  déconnectées dépourvue de toute pertinence.

Donnons l'exemple d'un propos de Lacan tenu lors d'une conférence à Nice.

" Freud représente, représente… heu… comme artiste… une tentative, la tentative de maintenir la raison dans ses droits…….. J’ai essayé de… de doctriner ce que représentait cette tentative qui, faut bien dire, est folle. Maintenir la raison dans ses droits, ça veut dire que la raison a quelque chose, quelque chose de réel. C’est certainement pas le premier à être parti de là. Y a même quelqu’un qui l’a dit, bien avant lui, qui a dit que le rationnel était réel. Le fâcheux de ce quelqu’un, je veux dire le fâcheux de ce qu’il a dit, c’est qu’il a cru que la formule pouvait se retourner, et que de ce que le rationnel fut réel on pouvait conclure, c’est tout au moins lui qui le dit, c’est que le réel était rationnel. 
Il est très fâcheux que tout ce que nous savons, ou croyons savoir, du réel ne se soit jamais atteint qu’à démontrer que le réel, c’est ce qui n’a aucune espèce de sens. Nous voilà donc au cœur d’un vieux débat que, on ne sait pas trop pourquoi, on appelle philosophique ; mais il est certain que c’est bien ce qui, ce qui m’empêtre, c’est que, de philosophie, j’avais comme ça une petite bribe de formation, et que je me demande toujours jusqu’à quel point je ne fais pas quelque chose de l’ordre de cette rengaine qu’on appelle la philosophie. Puisqu’enfin, la philosophie, depuis comme ça l’âge qu’on dit être des présocratiques, qui n’étaient loin d’être des idiots et qui ont même dit des choses qu’on est convenu d’appeler profondes… Freud a cru devoir se référer à certains de ces présocratiques, il n’a pas fait la socratisation de sa pratique. C’est, ce, quant à moi, ce que j’ai essayé de faire. J’ai essayé de voir ce qu’on pouvait tirer d’un questionnement de cette pratique analytique."


La "socratisation" de la psychanalyse et sa transformation en jeu verbal sont un désaveu de Freud et un déni de scientificité.

Une volonté de connaître

La science est un savoir orienté par la volonté de connaître. Ce critère, très simple, est important, car il départage la science d'autres savoirs qui ont, explicitement ou implicitement, d'autres finalités.

Il faut donc repérer si la volonté dominante d'une doctrine est de connaître ou pas. Elle peut être de modifier la réalité par des manières de faire, des recettes, des pratiques. Elle peut être légiférer normaliser l'homme et la société. Elle peut peut être d'enjoliver, travestir, ou adoucir la réalité. Elle peut être, au pire, d'endoctriner pour exploiter et asservir.

La science pour connaître demande une neutralité et un contrôle empirique. Cette possibilité ne s’offre pas spontanément. Elle demande des conditions psychologiques, sociologiques et épistémologiques, qui libèrent le chercheur des intérêts immédiats. Si ceux-ci agissent pour biaiser les hypothèses et falsifier les résultats, la connaissance produite perdra sa scentificité. Cet espace libre permet aussi de se départir des préjugés, opinions, idéologies, et opérer la rupture épistémologique dont parle Bachelard.

La psychanalyse, qui avec Freud avait pris un départ une orientation scientifique, s’est (en partie) transformée en un produit culturel de type idéologique qui a perdu une bonne partie de sa pertinence scientifique et de sa crédibilité.Cette transformation de la psychanalyse vient principalement des conditions sociales de son développement qui se fait au sein d'écoles fermées et endogamiques. On constate une sectarisation et à des tentatives de confiscation de la psychanalyse par de petits groupes sociaux qui en font commerce. 

Citons Pierre Henri Castel à ce sujet :

« Confrontée à ces sollicitations délétères, assommée de polémiques, la psychanalyse a suivi la voie ordinaire des doctrines fragilisées : le repli sur ses institutions, conçues comme sociétés savantes, mais refuge de l’entre-soi… »

 « Les comptes rendus des pratiques ordinaires, la contextualisation historico-littéraire de pures singularités psychiques s’accommode d’une grande confusion des références, qui accroît l’illisibilité de la littérature professionnelle, et donc la marginalisation de la recherche psychanalytique au sein des sciences humaines. Le ressassement des séminaires ésotériques de Bion, de Lacan (auquel Jacques-Alain Miller aura consacré des décennies), voire d’écrits figés de la tradition complétés de vignettes illustratives, atteste du déclin de l’inspiration et de la crainte d’ébranler les dogmatismes de repli en période trouble ». (Castel P-H, La psychanalyse depuis les années 80 : crises, dévoiements et replis, sur http://pierrehenri.castel.free.fr/)

Nous sommes bien plus dans un problème social qu'épistémologique, mais il a une importance, car il a entrainé des dérives bien réelles.

Notre proposition

Les connaissances qu'apporte la psychanalyse en matière de psychopathologie, pourtant sérieuses et utiles, sont de nos jours ignorées faute d'un enseignement adéquat. Dans Psychisme, nous nous référons à la psychanalyse, en nous inscrivons dans le courant dit "psychodynamique" qui reprend les acquis de la psychanalyse dans une perspective scientifique et de désenclavement par rapport aux autres connaissances et en particulier à la psychiatrie.

Nous approuvons les propos d'André Green lorsqu'il écrit que la tâche reste aussi pressante aujourd'hui que du temps de Freud de "faire reconnaître ce qu'il en est du psychisme humain" (La causalité psychique, entre nature et culture, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 253.) qui naît de l'entrecroisement des pulsions et du processus culturel.

La psychanalyse a ouvert un champ de recherche fondamental concernant les déterminations relationnelles (familiales et sociales), culturelles (normes, règles), ainsi que biologiques (pulsions) des conduites humaines. Elle a donné une clinique fouillée et pertinente. Pour vivre, elle doit s'intégrer dans le courant général d'évolution des sciences humaines et s'émanciper de la scolastique et des discours d'école.

Nos travaux personnels visent à redonner une place légitime à la psychanalyse et à la psychopathologie psychanalytique en les réinscirvant dans le courant de la psychiatrie et des sciences de l'homme. 

 


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