Psychisme  Société

L’homme écartelé entre scientisme et  humanisme

Patrick Juignet , Philosciences, 2010.


Les divers dualismes homme-nature, corps-esprit, ont eu pour conséquence la constitution de deux cultures séparées, l’une philosophico-littéraire, l’autre scientifique. Cela s’est traduit dans l’enseignement par la scission entre les facultés des lettres et facultés des sciences. Actuellement nous avons des UER Lettres, philosophie et sciences humaines d'un côté, UER de sciences et UER de médecine séparés les uns des autres. 

Comme le dit Edgar Morin, « Il y a une compartimentation et la disjonction entre culture humaniste et culture scientifique, qui s'est accompagnée de la compartimentation entre les différentes sciences et disciplines. La non-communication entre les deux cultures entraîne de graves conséquences pour l'une et pour l'autre. La culture humaniste revitalise les œuvres du passé, la culture scientifique ne valorise que les acquis du présent. La culture humaniste est une culture générale, qui via la philosophie, l'essai, le roman, pose les problèmes humains fondamentaux et appelle la réflexion. La culture scientifique suscite une pensée vouée à la théorie, mais non une réflexion sur le destin humain et sur le devenir de la science elle-même ». (Morin E . , De la réforme de l’université, Bulletin du CIRET N°11, 1997.)

L’étude de l’esprit qui va des sensations aux idées, des sentiments à l’imagination, est l’affaire de la philosophie. C'est devenu aussi celle de la psychologie, qui s'est détachée de la philosophie au XXe siècle lors de la constitution des "sciences humaines".  Actuellement on voit renaître une philosophie de l’esprit arrimée à la philosophie analytique anglo-saxonne. Le vécu, les sentiments, les émotions, les représentations, concernent la psychologie. Dans une autre perspective, nous avons les disciplines littéraires et artistiques. L’ensemble constitue le vaste domaine qui constitue ce que l’on appelait les « humanités », exclu de la science.

Si la science exclut certain aspects de l'homme, la réciproque et vraie. Pour un bon nombre de personnes de formation littéraire, il y a un refus de toute forme de scientificité et la volonté de maintenir l’étude de l'humain en dehors des sciences. On constate un rejet de la démarche scientifique dont le but est pourtant de connaître. Ce refus s’accompagne d'une incompréhension et de ce qu'est la science.  En fait, la science est assimilée au scientisme qui est un idéologie appauvrissante et réductrice de la science. De fait, le scientisme existe et nuit énormément. 

Reprenant  la démarche scientifique classique, de manière rigide et inadaptée, le scientisme tente de récupérer l’étude de l’homme. On en voit les effets dans le  projet dans une démarche naturalisation de l’homme en éliminant les dimensions symboliques, culturelles et sociales. On en voit les effets dans le béhaviorisme qui replace l’homme dans la série ces causes et effets en ramenant la conduite à stimuli et réponses,la subjectivité étant considérée comme boite noire et mise hors champ. On le voit aussi dans la neurobiologie comportementale qui ramène l'homme à son cerveau.  Un rebondissement de ce procédé a eu lieu avec le computationnisme qui réussissant à réifier la syntaxe logique a cru pouvoir en inférer que le cerveau était un ordinateur.

Il en résulte que les sciences de l’homme se sont clivées. La coupure indiquée par Edgar Morin entre scientisme et humanisme, s’est reproduite à l’intérieur des disciplines. Écartelées entre les scientistes et les littéraires, les disciplines comme la psychologie, la sociologie, l’anthropologie, sont en guerre intestine. La frontière entre les deux cultures traverse de part en part les sciences de l’homme et les sciences sociales, les territoires des "scientistes" et des "humanistes"  variant selon les époques.

Le domaine de la "psy", morcelé entre psychiatrie, psychologie et psychanalyse, est lui aussi recoupé entre scientistes et humanistes. C'est ce courant scientiste qui est le plus fort actuellement, porté par la domination idéologique anglo-saxonne et la volonté politique de contrôle administratif.  En témoignent les catalogues classificatoires très réducteurs comme la DSM ou la CIM, qui sont certes le fruit d'une vision comportementaliste, mais aussi et surtout des instruments de contrôle administratif. La psychanalyse elle même se sinde en  deux tendances. La première, veut la réhabilitation scientifique de la discipline, la seconde se réclame de l'intersubjectivité pure.

Il s’agit là de faits de société, qui n’ont pas de justification sur le plan de la connaissance. La science, qui est simplement un procédé réaliste pour connaitre le monde, n'est en rien limitée à la méthode classique. La mécanisation scientiste est une caricature de science, de même que les propos fumeux et alambiqués sont une caricature de la philosophie.

La science est une recherche de vérité faite en s'appuyant sur des critères de rigueur théorique et de vérifiabilté empirique. La science peut tout à fait s'accorder à l'étude de l'humain sans réduction, c'est-à-dire en y incluant les dimensions représentationnelles et symboliques qui fondent à la fois l'humanité, la culture et la société.



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