Psychisme  Méthodologie

Psychanalyse et science

Patrick Juignet, Psychisme, 2011.
 

Nous avons décrit ailleurs les différents courants psychanalytiques (La psychanalyse, Histoire des idées et bilan des pratiques, Grenoble, PUG, 2006). Ici, nous allons montrer comment la psychanalyse pourrait être une science et dire quel genre de science ce pourrait être, si un tel destin lui advenait.

Il existe une version plus récente de cet article dans Philosophie, science et société : La psychanalyse pourrait-elle être scientifique


1. Les faits, le psychisme et la théorie

Le champ empirique

Les faits considérés

Aucune science ne s'occupe de phénomènes ordinaires pris directement dans la perception spontanée du monde. Toute science construit ses faits selon une méthode (pragmatique ) qui demande un savoir faire.

Les faits dont s'occupe la psychanalyse d'orientation scientifique sont construits par l'activité clinique du praticien. Il s'agit d'une pratique empirique guidée par des concepts et encadrée par une technique. Cette activité clinique vise les conduites de l'individu et en particulier celles qui le mettent en relation avec ses semblables. Elle concerne aussi les traits de caractère, les productions mentales (souvenirs, sentiments, idées, actes, fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes), les symptômes individualisés (mentaux et corporels), les productions culturelles.

Les conditions familiales, culturelles et sociales sont prises en compte par la psychanalyse qui ne considère pas un individu isolé, mais situé dans son contexte relationnel et historique. Le clinicien note les relations interpersonnelles qui s'instituent dans l'enfance et formeront les prototypes des relations ultérieures. Ce sont des schèmes relationnels qui sont ainsi reconstitués. On porte un intérêt particulier à leurs transformations, car l'histoire individuelle intervient au présent en tant qu'elle est mémorisée et subit des remaniements.

On peut regrouper ce qui vient d'être désigné ci-dessus en trois catégories. La première concerne les conduites observables affectant la réalité environnementale de l'homme. Il ne s'agit pas des comportements simples réactionnels (comme un réflexe ou un automatisme moteur ou langagier), mais des comportements complexes et finalisés que nous appelons des conduites ou des attitudes et en particulier des conduites interpersonnelles à forte valeur émotionnelle. Les régularités dans les attitudes attribuables à un individu constituent des constantes appelées les traits de caractères.

Deuxième catégorie, les phénomènes mentaux transmissibles comme les pensées, les souvenirs, les sentiments, les fantasmes, les rêves, les rêveries, les délires, etc.  Il s'agit de phénomènes produits par l'individu, saisissables par le sens interne et transmis par un média quelconque (langage oral, écriture, dessin, jeu, modelage, etc.).

Les symptômes qui sont des aspects pathologiques bien délimités appartiennent aux deux catégories, car ils peuvent être comportementaux (comme des conduites d'échec) ou mentaux (comme des obsessions ou un délire) ou mixtes comme les phobies (associant pensées et actes d'évitement).

La troisième catégorie a trait aux données culturelles transmises par l'entourage. Par exemple, concernant l'identité (le nom, le positionnement masculin ou féminin), les appartenances familiales claniques, les codes sociaux, les règles de conduite, les normes et rôles, etc. Ce sont là des aspects culturels qui sont imposées et mémorisés précocement par l'enfant.

Comme dans la clinique médicale, la saisie des faits se produit dans l?interaction entre le praticien et le patient. Elle donne lieu à une description qui doit être transmissible sans ambiguïté aux autres praticiens. Les descriptions à visée exhaustive portant sur un individu donnent une « étude de cas » et leur généralisation donne des « tableaux cliniques », tels ceux qui sont décrits dans les manuels (voir Juignet P., Manuel de psychopathologie psychanalytique, Grenoble, PUG, 2002).

La psychanalyse porte un intérêt particulier à la signification (aspects symboliques, sémantiques ou cognitifs au sens large) des faits étudiés. Elle ne se limite absolument pas aux aspects comportementaux objectifs, ni du point de vue de la langue, aux signifiants. Cette prise en compte de la signification demande une approche compréhensive/interprétative, puis de schématisation/abstraction pour constituer des faits précis et communicables. Ce type de clinique donne un matériel riche et complexe qui prend parfois un aspect littéraire afin d?en restituer la richesse.

Les problèmes épistémologiques rencontrés

Les conduites sont facilement descriptibles tant dans leurs aspects pratiques qu'intentionnels. Les phénomènes mentaux aussi, car ils sont rapportés par les patients. Il suffit d'avoir les catégories nécessaires à leur saisie, qui se trouvent dans un certain nombre de manuels. Puis, il faut apprendre à les appliquer, ce qui demande de la pratique. Cette mise en oeuvre clinique est assez facile, le problème est dans l'évaluation de la qualité du résultat.

La complexité et la richesse du champ considéré permettent-elles une clinique fiable, une transmission de l'observé convenable, et une reproductibilité ? Est-il possible pour une science de s'occuper de faits complexes et emprunts de signification ? La première des réponses est que ce n'est pas sa catégorie qui décide de la recevabilité d'un fait, mais les manières de faire pour régler l'expérience afin de rendre le fait irréfutable.

Ici, la méthode est clinique. La clinique est une pratique organisée par des concepts et encadrée par une procédure. Faire de la clinique, consiste à appliquer une procédure pratique puis en exposer les résultats de manière communicable pour la communauté. La méthode clinique est ancienne, mise au point par la médecine. Elle a une validité mais aussi des limites du point de vue de la reproductibilité et de la fiabilité.

La reproductibilité n'est pas possible de manière contrôlée (par expérimentation), mais elle a lieu de fait, car on constate que les mêmes faits se reproduisent chez la plupart des humains, y compris dans une temporalité historique, ce qui permet de noter des régularités non réfutables.

La fiabilité est limitée, car des biais se produisent de par l?interaction entre le clinicien et le patient. Les biais proviennent du contre-transfert mais aussi des préjugés culturels. Ces biais peuvent être contrés par la réflexivité acquise par apprentissage, grâce à la psychanalyse personnelle du praticien, puis par un exercice de rétrocontrôle constant. La part de déformation due au praticien peut être limitée par sa capacité réflexive, mais elle n'est jamais éliminée. Une autre manière de contourner la difficulté est fournie par la régulation collective dan le temps. Si dans un cas individuel on ne peut avoir de certitudes les régularités constamment retrouvées permettent de compenser les erreurs.

Une grande partie de ce qui est décrit par la clinique ressortit de ce que nous nommons le champ représentationnel (signification et symbolique). Un problème spécifique se pose dans ce cas, car il faudrait une clinique du représentationnel qui pour l'instant n'est pas au point. C?est une insuffisance de la psychanalyse qui s'en remet pour partie à une approche littéraire.

La méthode clinique présente des inconvénients par rapport à l?approche expérimentale, mais c'est la seule possible. Ces inconvénients ne peuvent être supprimés, mais ils peuvent être limités par une pragmatique appropriée. La clinique psychanalytique est recevable en tant que pragmatique scientifique, mais elle présente une fiabilité limitée.

La nature du psychisme

Le psychisme

Pour la discussion qui va suivre, nous adoptons le positionnement épistémique selon lequel les faits décrits plus haut, sont les conséquences d'une entité dite « psychique ». Donnons un exemple.

Une conduite, même très simple, dépend de déterminations appartenant à des champs divers. Par exemple, un discours demande une mise en jeu motrice bucco-pharyngée ainsi qu'une capacité linguistique dont l'étude est laissée à d?autres connaissances. (oto-rhino-laryngologie, neurologie, phonologie, linguistique). Ici on s'intéresse au contenu du discours en tant qu'il manifeste, par exemple, une intention eu égard à une personne importante pour l?individu. On laisse de côté également dans ce discours ce qui tient au jeu social.

Entre le psychisme et la conduite finale observable, il existe une chaîne complexe dont l'étude est laissée de côté. La relation détaillée supposée entre les deux n'est pas explicitée car la psychanalyse ne s'occupe pas de l'effectuation comportementale, des capacités conatives et cognitives, mais de la finalité des conduites individuelles eu égard à leur rôle relationnel, compte tenu des données individuelles biologiques et historiques, l?ensemble étant mémorisé et traité par le psychisme.

Si l'on veut être strict sur la définition, le psychisme se définit comme étant ce qui détermine les faits décrits par la clinique. Le psychisme, est « quelque chose dont on ne sait pas ce qu'il est en réalité, mais qui est postulé par des conclusions contraignantes » (Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Gallimard, 1974, p. 268), à partir des faits cliniques. Le postulat fondamental de la psychanalyse est celui d?une détermination des faits décrits, détermination qui est rapportée à une entité nommée le psychisme.

Les problèmes épistémologiques

- Une entité intermédiaire ?

L'environnement humain a un aspect majoritairement interindividuel et culturel, qui eux-mêmes comportent une dimension représentationnelle (significationnelle/symbolique) à laquelle on accorde une importance. La situation environnementale est complexe. Le schéma théorique est : situation complexe ==> entité organisationnelle psychique ==> conduite.

Il est assez évident que de ces trois conceptions, c?est la deuxième qui est la plus adaptée à l?étude de l?homme, alors que la première ne l?est pas. À partir du moment où l?on a affaire à des être vivants organisées on doit considérer des entités organisées autonomes auxquelles on accorde une capacité déterminante. Le rapport entre l?entité postulée et les faits est un rapport de genèse complexe et non un rapport causal.

- Option réaliste ou pas ?

Comment situer sur le plan ontologique l'entité psychique supposée opérer le traitement psychique qui engendre les faits étudiés ? Première hypothèse, on peut adopter un point de vue conventionnaliste et dire que le modèle métapsychologique proposé est une explication commode qui ne correspond à rien d?existant. C'est une solution envisageable et correcte épistémologiquement. Mais il est aussi légitime et correct de supposer que l?entité psychique a une forme d?existence.

Pour notre part nous pencherions en faveur de la seconde option au vu des arguments énoncés ci-dessus. L'homme est un vivant donc les constituants sont supposés exister. Si le psychisme n?avait pas d?existence cela supposerait que les faits s?engendreraient par une causalité propre. Or, ce n?est pas le cas. Un comportement n?engendre pas par causalité directe un autre comportement, il faut un individu agissant pour produire un comportement. La question devient : admet-on une existence à ce qui, chez l?individu, produit une détermination des conduites ? Pour nous qui avons une vision réaliste du monde la réponse est positive.

Le second argument majeur pour une vision réaliste vient de la nécessaire inscription chez un individu de ce qui le détermine. Il y a une implémentation sous une forme ou une autre du psychisme car on ne voit pas comment l'entité supposée pourrait produire des effets constatables.

Cette position doit s'assortir de prudence épistémologique. Ce réalisme ne doit pas être naïvement projectif. La théorie fournit un modèle qui diffère de ce qui y correspond, ici de son référent psychique. Il faut maintenir la distance et admettre un degré d'agnosticisme par rapport à l'existant postulé. Le réalisme porte plutôt sur l'entité elle-même au sens où peut dire qu?elle existe et produit des effets. Mais il y a un argument puissant contre cette option.

- Une entité non homogène

Rappelons le dilemme fondateur. L'argument pour différencier le psychique du biologique est l'insuffisance déterminative du second. Le biologique, n'est pas suffisant pour expliquer les faits décrits par la clinique psychanalytique. Il faut supposer des représentations. Mais d'un autre côté le psychisme étroitement lié au biologique. Passé ce dilemme originaire, lorsque l'on modélise plus avant l?appareil psychique, on retrouve le même genre d'interrogation.

Si l'on considère les instances psychiques (ça,moi,surmoi) on ne peut dire si elles appartiennent au niveau représentationnel ou au niveau biologique. La pulsion est une entité motrice née du biologique apportant une énergie et une orientation. Elle est organisée par des structures fantasmatiques et est modifiée par les instances régulatrices, comme le moi et le surmoi. Dans ces deux dernières instances, entrent en jeu un ensemble de significations, définissant ce qui est permis et autorisé en fonction du degré de parenté. La loi et sa mise en relation avec le contexte, est un aspect informationnel qui vient réguler la pulsion. C'est à partir de cette organisation qu'elle passe dans les conduites où elle est repérable cliniquement. Il est impossible de tracer une ligne de démarcation dans le psychisme entre les niveaux concernés.

Examinons le processus d'après coup, par lequel les évènements mémorisés font effet ultérieurement. L'après coup lorsqu'il concerne la sexualité vient du développement tardif de la sexualité adulte qui est due à la puberté. Or la puberté est sous dépendance hormonale c'est-à-dire biologique. Par ailleurs les schémas relationnels qui gouvernent la sexualité, mis en place dans l'enfance et remaniés ultérieurement, ont une inscription massivement représentationnelle, car ils sont liés à une représentation des autres et des relations symboliques entre personnes. Il s'ensuit que les niveaux représentationnel et biologique sont nécessaires pour expliquer ce qui est d'abord une description clinique : certains évènements ne font effet que plus tard.

Il s'ensuit que le psychisme est une entité complexe au sein de laquelle les aspects biologiques et représentationnels sont mêlés et ils sont mêlés à plusieurs niveaux. C'est cette solution que nous proposons au problème irrésolu par Freud de la nature du psychisme. C'est une entité qui sur le plan ontologique est fondamentalement mixte.

Les théorisations psychanalytiques

Les différent types de théories

La théorie psychanalytique a deux visages, d'une part elle donne une description et une schématisation des conduites et attitudes humaines et d'autre part elle produit un modèle du fonctionnement psychique.

La psychanalyse décrit les conduites et attitudes de l'homme en relation au sein du cadre familial et sociétal. L'observation de ces conduites conduit à énoncer des régularités qui seront ensuite vérifiées au fil des cas particuliers. Nous sommes dans le cadre d?un procédé empirique inductif, avec ses limites. Les conduites décrites sont généralement retrouvées, mais pas toujours. On ne peut affirmer une constance absolue (d'où la bataille sur l'universalité du complexe d'oedipe). L'ensemble constitue une anthropologie empirique, il donne une certaine vision de l'homme.

Les relations entre les individus et en particulier les relations familiales s?inscrivent chez l?individu et ultérieurement cette inscription et ses remaniements vont déterminer les conduites. Ces schèmes relationnels mémorisés sont déterminants. Nous avons un premier type de théorisation.

Relations ==> schème ==> conduite

C'est une théorie simple à faible niveau d'abstraction, qui décrit un enchaînement de type cause ==> conséquence. Dans un cas individuel, il n'y a pas de certitude absolue sur cet enchaînement, mais une présomption qui se corrobore progressivement.

Cette théorie se complique lorsqu'il faut rendre compte de la manière dont les schèmes s'inscrivent, interfèrent avec d'autres et sont modifiés par intégration dans une structure complexe biologique et informationnelle. La théorisation devient :

Relations  ==>schème au sein du psychisme ==> conduite.

Il faut donc une théorie du psychisme.

La psychanalyse théorise l'inscription psychique du schème relationnel par le concept d'objet, conçu comme une imago polarisant l'investissement pulsionnel. L'investissement désigne ce qui donne la force, l'énergie mobilisatrice. Il se traduit par des émotions, des actes, des états euphoriques ou dépressifs. Tout cela renvoie au fonctionnement neurobiologique. Mais l'objet en tant qu'élément psychique comporte des aspects représentationnels, car une imago implique un savoir mémorisé. De plus les schèmes se combinent avec tout un savoir sur l'autre, sur soi, sur le monde humain, sur l'autorisé et l'interdit. Il faut lier l'objet à une personne réelle, ce qui demande un traitement cognitif.

La théorisation de ces aspects aboutit à la « métapsychologie » qui fournit un modèle du psychisme à la fois structural et fonctionnel. Le procédé est inductif et déductif. Du côté inductif, il consiste à partir du matériel élaboré par la clinique pour lui faire subir une abstraction schématisante qui aboutit à décrire des processus représentationnels et les forces psychiques à l'oeuvre. Du côté déductif, il s'agit de partir de concepts généraux concernant les traitements effectués (processus, mécanismes, jeu des instances) et de l'influence du biologique (pulsions). Puis elle propose une synthèse des deux dans un modèle d'ensemble.

Le modèle métapsychologique proposé par Freud s'est perfectionné grâce à la suite des recherches. Il fonctionne comme un modèle abstrait, décrivant un fonctionnement d'ensemble. Son utilisation permet de comprendre les différences entre les types de personnalité, de donner des explications sur les conduites et de faire des prévisions sur les manières de réagir. Il explicite un ensemble de capacités, de compétences, ou de facultés, comme on voudra les appeler que par hypothèse on attribue au référent psychique. Le modèle proposé pour le psychisme s?ordonne de la manière la plus classique en contenu / structure / processus. Il s'agit de proposer un ensemble fonctionnel cohérent. Le fonctionnement se fait selon des processus réguliers, toujours les mêmes.

Notons à cette occasion qu'une grande part de ce qui est nommé psychisme n'est pas mentalisé et donc inconscient. Cet inconscient psychanalytique n'est en rien structuré par le langage. Il est, dans sa partie centrale, constitué par des schèmes relationnels liés aux pulsions. La langagification lacanienne de l'inconscient est sans fondement. Elle a engagé la psychanalyse dans une dérive philosophique qui la prive de sa pertinence et la rend inefficace sur le plan thérapeutique.

Cette théorie peut et se doit d?être rationnelle et cohérente, même si elle présente des difficultés compte tenu de l'avancement insuffisant des connaissances. Nous n'insisterons pas car les conditions de scientificité sont en ce qui concerne la théorie les mêmes qu'ailleurs : rigueur, absence de contradiction, raisonnements valides, transmissibilité, permettant un accord et une vérification ou une réfutation par la clinique.

Problèmes et particularités

Des imperfections épistémologiques existent dans la théorisation tout simplement parce que les connaissances sont encore embryonnaires.

Les régularités concernant les relations interhumaines issues des données cliniques sont encore mal systématisées. Elles font l'objet d'un enseignement éclectique. Il y a un énorme travail de clarification et de systématisation à effectuer.

Le modèle du psychisme est très imprécis. Pour une instance donnée, sa fonction, ses effets, ses limites sont mal précisées. Des désaccords existent sur le nombre d'instances à considérer. Par exemple faut-il dissocier l'instance identitaire (le soi), de l'instance régulatrice (le moi) ?

Du fait de la mixité ontologique, le rapport entre théorie et clinique, c'est la clinique qui est première et commande les développements théoriques. Le modèle du psychisme ne peut se développer pour lui-même que de manière limitée, car il est opérationnel. Il est là pour expliquer la clinique. Si ce rapport s'inverse alors la psychanalyse devient dogmatique. C'est malheureusement assez souvent le cas.

La théorie métapsychologique ne donne pas une idée précise et adéquate du psychisme, car les développements sont actuellement insuffisants. Il faudrait mieux délimiter les structures et fonctions des instances. Il faudrait aussi confronter les acquis théoriques avec les connaissances voisines (neurobiologie, psychologie expérimentale, psycholinguistique, etc.) pour les améliorer.

L'enjeu de la scientificité

Une théorie scientifique est un ensemble d'énoncés cohérent expliquant un aspect de la réalité.  Cet ensemble organise les données au travers de concepts. Le degré d'axiomatisation et de mathématisation est variable d'une science à l'autre, de même que la référence aux faits. Il y a toutefois deux critères indispensables : la conceptualisation doit être rationnelle et transmissible, la relation à la réalité certaine et vérifiable afin permette du juger  empiriquement la théorie. Cette référence est vue de diverse manière selon les doctrines : vérifiabilité, réfutation, concordance.

Pour répondre à la question de la scientificité de la psychanalyse, compte tenu de son état actuel, il faut adopter une perspective évolutive et se demander si elle peut devenir scientifique. Aller vers la science demande une volonté, car la science n'est jamais spontanée, elle nécessite une rupture avec la pensée ordinaire et un effort de méthode important. Cette volonté n?est pas partagée par la communauté des psychanalystes et beaucoup préfèrent considérer la psychanalyse comme une pratique culturelle de type philosophico-littéraire ou chamanique. Actuellement, ce choix domine et provoque la fuite de ceux qui adoptent la science comme mode de connaissance valide, ce qui engendre un cercle vicieux.

Pour notre part, nous faisons le choix de la scientificité. Si l'on a cette volonté, il faut résoudre les problèmes épistémologiques laissés en suspens depuis Freud et orienter le développement de la psychanalyse selon les critères de scientificité admis. Une science se définit grâce à la production d?un ensemble factuel cohérent, la mise au point d'une théorie rationnelle et la désignation d?un référent ontologique (ou pas, si elle est purement opérationnelle). La cohérence entre les trois définit son objet. Nous allons centrer notre propos sur l?objet de la psychanalyse et faire des propositions épistémologiques sur la manière de le constituer en vue de lui conférer un statut scientifique. Dans la suite de cet article, nous parlerons uniquement de la psychanalyse scientifique et non des autres courants psychanalytiques.

La psychanalyse, telle que décrite ici, se caractérise par une activité empirique et théorique. L'activité empirique (de type clinique) produit les faits caractéristiques de son domaine, qui sont décrits de manière à être transmissibles et contrôlables. L'activité théorique schématise ces faits, puis donne du psychisme, en tant qu'il les détermine, un modèle structural et fonctionnel. À partir de ces considérations, eu égard à notre conception de l?objet de science, nous pouvons dire que la psychanalyse a un objet, constitué par la synthèse entre les faits construits, les explications théoriques données, le tout référé au psychisme comme entité autonome. Vue sous cet angle, elle pourrait s'intégrer dans les sciences de l'homme. Pour qu'elle devienne scientifique, il resterait à donner de la rigueur à la pragmatique comme à la théorie.

2. Les spécificités de la psychanalyse

Les différences d'avec les psychologies

La psychanalyse se différencie autant des psychologies mentalistes que comportementalistes.

Le psychisme, comme entité centrale de la psychanalyse, n'est pas « le mental », « la subjectivité »,  « les qualia », car il n'est pas phénoménal. Il n'a rien à voir avec « l'esprit » ou « l'âme », car il n'est pas substantiel. Il a donc encore moins à voir avec le mélange des deux, associé à l'intentionnalité, que supposent la plupart des psychologies. C'est une entité théorique opératoire postulée à parti des faits.

La psychanalyse ne suppose pas une détermination « mentale » des conduites, mais au contraire considère que le mental est déterminé par le psychisme. C'est un renversement complet du mode de détermination par rapport aux psychologies traditionnelles. Les aspects mentaux, la subjectivité, sont des phénomènes à expliquer. Il n'ont pas par eux-mêmes de pouvoir explicatifs comme le voudrait les psychologies mentalistes ou substantialistes.

La psychanalyse se distingue surtout des psychologies comportementalistes car elle admet un schéma de type : situation ==> psychisme ==> conduite et récuse qu'il puisse y avoir dans son champ des déterminations de type stimulus ==> comportement. Autrement dit dans le champ dont elle s'occupe il n'y a pas de causalité linéaire directe, car les situations sont surdéterminées et la réponse passe par l'intermédiaire d'un système complexe, interne à lindividu, nommé « psychisme ». Il n'est donc pas possible, dans son champ, d'établir des lois à partir de l'observation directe des comportements.

Les faits considérés sont complexes et il n'y a pas de lien causal direct entre situation et conduite, car entre les deux intervient une entité hypercomplexe, le psychisme. Négliger cette entité rend toute étude scientifique des relations interhumaines impossible car, même si elle était faite avec rigueur, ce serait une étude amputée de l'essentiel.

Bien qu'il soit envisageable et même souhaitable de l'appuyer sur des expérimentations issues de sciences voisines, la psychanalyse n?est pas expérimentale. Elle est fondée sur la clinique. La clinique est faite par un clinicien dans des conditions méthodologiques qui doivent être respectées pour que les faits soient valides. Cette méthode clinique fonde le champ empirique. La conséquence est que la psychanalyse est applicable effectivement et concrètement, mais au prix d?une pragmatique moins fiable que l?expérimentalisme.

Une connaissance impure

La psychanalyse a bien un objet et une méthodologie acceptable du point de vue de la scientificité. Elle pourrait, si elle se développait en ce sens, entrer dans les sciences de l?homme. Mais elle ne peut pas être une science pure, car elle ne se réfère pas à un niveau d?organisation unique et spécifique qui serait étudié par des procédures expérimentales.

La psychanalyse ne peut qu'être une science mixte car elle renvoie à plusieurs champs. On peut même dire que sa spécificité est de rendre compte de cette imbrication intime entre le façonnage par l'histoire relationnelle, la constitution biologique source du pulsionnel et des affects, et enfin le représentationnel qui donne une forme à tout cela. D'autre part la psychanalyse est très liée à deux pratiques empiriques que sont la clinique et la thérapeutique, qui présentent des faits totaux, non épurés.

La psychanalyse procède à partir de faits compliqués, de telle sorte qu?il n?est pas possible toujours de dissocier, en partant de ces faits, les aspects biologiques des aspects représentationnels purs. Le psychisme est un objet épistémique complexe dont le référent ontologique n'appartient pas à un seul champ mais à plusieurs. La psychanalyse y trouve sa limite comme sa spécificité.

Cette conception mixte a des conséquences pour la thérapeutique. La technique utilise principalement le langage ou mieux les langages puisqu'elle passe par la parole, mais aussi le jeu, le dessin chez l'enfant. Mais l'utilisation du média langagier a une efficacité sur le niveau représentationnel. Elle est  donc est limitée à ce niveau. Pour avoir une efficacité étendue aux autres niveaux constitutifs du psychisme, il faut réussir à les mettre en jeu. Ceci demande une technique utilisant le transfert et mettant en jeu de l'imaginaire, ce qui se traduit par une mobilisation émotionnelle.

ll y a une limite absolue à l'efficacité des psychothérapies psychanalytiques du fait que le niveau neurobiologique à une dynamique propre sur laquelle la psychanalyse n'a aucun effet. Il doit donc être traité par lui-même, ce qui est possible par le biais des médicaments dits « psychotropes » assez bien nommés, car ils ont des effets neurochimiques, mais avec des conséquences psychiques. L'utilisation de médicaments est complémentaire à la psychanalyse qui n'en exclut absolument pas l'usage.

Conclusion

Nous aboutissons à une conception précise de ce que pourrait être la psychanalyse en tant que science de l'homme. Cette orientation épistémologique est celle de la psychanalyse classique depuis Freud. Vu sous cet angle, la psychanalyse n?a rien de compliqué, ni de mystérieux. Elle a pour référent les conduites humaines déterminées par les schèmes relationnels remaniés par le psychisme. Si on détaille un peu, il suffit de trois propositions pour la cerner.

1/ La psychanalyse se définit d'abord par son champ factuel, c'est-à-dire ce qui est empiriquement saisi par la clinique et concerne principalement les conduites et relations humaines.

2/ La psychanalyse ne vise pas l'un des niveaux d'organisation constitutif de l'homme, mais plusieurs, qu'elle ne peut dissocier. Son champ factuel renvoie nécessairement à l'interaction des niveaux neurobiologique, neurosignalétique et représentationnel.

3/ Pour ces deux motifs le psychisme est une entité d?abord opérationnelle, servant à expliquer la clinique. Son statut ontologique est mixte, non homogène. Il n'a rien à voir avec l'esprit et la psychanalyse n'est pas dualiste.

La réponse à notre question de départ est donc positive, la psychanalyse peut prétendre à ce que son référent se constitue en un véritable objet de science. Ce sera dans le cadre d?une science de l'humain, science dont les critères ne sont pas ceux des sciences physicochimiques.

Toutefois, les conditions sociales qui permettraient cette évolution et sa perrenisation ne sont pas présentes (voir l'article : psychanalyse idéologie et société).



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