Psychisme  Méthodologie

La psychanalyse pourrait-elle être scientifique ?

Patrick Juignet, Psychisme, 2011.
 

Nous avons décrit ailleurs les différents courants psychanalytiques (La psychanalyse, Histoire des idées et bilan des pratiques, Grenoble, PUG, 2006). Ici, nous allons montrer comment la psychanalyse pourrait être une science et dire quel genre de science ce pourrait être… si un tel destin lui advenait.


PLAN DE L'ARTICLE

1/ La démarche de Freud

Freud avait espéré que la psychanalyse soit une science comme les autres. La postérité n’en a pas décidé ainsi. Rappelons les étapes décisives de sa recherche, afin de réfléchir sur les problèmes épistémologiques qui se sont posés et qui n’ont pas été résolus.

1.1 Les débuts 

Freud s’est appuyé fortement sur la biologie de son temps. (voir par exemple Sulloway F.J., Freud biologiste de l’esprit, Paris, Fayard, 1981). Au tout début de sa recherche, il a tenté une neuropsychologie explicative, appelée l’Esquisse d’une psychologie scientifique, qui est restée sans suite. Se rendant compte de l’impossibilité de cette démarche, il l’a abandonnée, quoique sans renoncer à s’appuyer sur la biologie.

Vint alors un travail décisif pour son cheminement intellectuel. Freud a étudié l’hystérie et plus particulièrement les paralysies hystériques, lors de son séjour dans le service de Charcot, en 1886. Au cours de ce travail, il lui est apparu que certaines paralysies ne pouvaient avoir une détermination neurophysiologique, car leurs caractères cliniques étaient incompatibles avec ce type de détermination. En effet, la distribution anatomique de la paralysie constatée ne correspondait pas à celle des trajets nerveux. S’il y avait une détermination neurophysiologique, elle y correspondrait nécessairement. Il faut donc supposer un autre type détermination. Freud la trouve dans la finalité du geste qui ne peut être effectué à cause de la paralysie.

Il a alors pensé pouvoir théoriser ce genre de détermination grâce à la psychologie associationniste, en utilisant la notion de « représentation ». La détermination de la paralysie viendrait des représentations. Dans son article de 1893, Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques, il fait l’hypothèse d’une « altération fonctionnelle sans lésion organique concomitante », constitué par deux faces inséparables, « l’excitabilité physiologique » et « la représentation ou l’accessibilité associative ».

Au passage, il a pris une importante leçon sur ce que doit être la clinique. Comme il faisait remarquer au patron de la Salpêtrière que les symptômes décrits ne répondaient pas au dogme admis, Charcot lui répondit « ça ne les empêche pas d’exister ». Le sous-entendu épistémologique, c’est que les faits doivent primer sur la théorie et que le praticien doit se plier à eux (et non l’inverse). Freud l’ayant rapporté dans sa correspondance, cela donne à penser que le conseil n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

Nous avons là, constitué dès le départ, l’originalité profonde de la psychanalyse qui distingue deux champs, neurophysiologique et représentationnel, sans les cliver ni les opposer, avec du point de vue de la méthode, l’affirmation de la primauté de la clinique sur la théorie.

De plus, dès le début Freud affirme l'existence d'un "déterminisme psychique". La ferme croyance au déterminisme est la condition de la recherche scientifique. Si les conduites humaines étaient parfaitement hasardeuses ou arbitraires, la possibilité de les connaître serait réduite à néant. La clinique montre que les enchaînements nécessaires supposés exister sont bien au rendez-vous.  Freud ouvre la possilbité d'une recherche scientifique concernant les conduites, les symptômes pathologiques ou les productions mentales.

1.2 La désignation d’un référent

Par référent nous désignons ce à quoi s'intéresse une science. Le référent premier de la psychanalyse est complexe. Il s’est constitué sur plus de dix ans à partir de la réorientation des travaux de Freud. Nous allons donner quelques indications pour le cerner.

Le champ d’investigation

Vers 1890, le docteur Freud, médecin et qui exerce en tant que médecin, étend son champ d’investigation médical vers des domaines qui sont traditionnellement dévolus à la littérature et à la philosophie (l’anthropologie et la psychologie). Il ne s’intéresse plus seulement aux symptômes corporels, mais aux perceptions, sensations, souvenirs, sentiments, idées, actes‚ fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes, etc. Ce sont là des productions mentales.

Mais en plus, il considère ce qui est véhiculé par l’entourage familial et par les conditions culturelles du patient et qui a un impact sur lui. Par exemple, ce qui concerne l’identité, les appartenances, les règles de conduite. Ce sont les apports familiaux verbalisés ou implicites ou les données symboliques appartenant à la culture.

Il aborde ces aspects mentaux et culturels de manière clinique. Faire de la clinique, c’est, confronté à un humain, produire des faits pertinents et en donner une description objective (non déformée) qui soit transmissible à la communauté scientifique. Certes, dans le cas présent, c’est une réalité qui concerne pour une grande part la subjectivité des patients, mais elle n’est pas vue selon la subjectivité du praticien. La pragmatique de la clinique ne consiste pas dans une compréhension intersubjective, mais dans l’objectivation du subjectif. Le matériau est subjectif, mais la méthode est objectivante. C’est là où Freud se différencie radicalement de la littérature ou des psychologies en cours et ouvre une voie de recherche nouvelle. Il crée ainsi un champ factuel caractéristique.

La détermination des faits

Dans le même temps, Freud s’attaque à rechercher la détermination de ce qui se présente à lui, que ce soit les symptômes, les problèmes caractériels ou les bizarreries comportementales. Cette recherche le mène dans deux directions, d’une part du côté de l’histoire individuelle et d’autre part du côté d’une entité qui mémorise le passé et agit dans le présent.

Les premières recherches de Freud le portent vers les évènements traumatisants qui ont marqué le passé des patients et qui semblent avoir déterminé leur névrose. Mais, dès les Etudes sur l’hystérie (1895) ce ne sont plus des évènements ponctuels, mais les histoires complètes des patients qui sont relatées. Ces récits ont une allure littéraire. C’est, dit Freud, pour ne pas perdre la richesse de la moisson. Toutefois ces récits de vies individuelles et familiales doivent avoir une tournure explicite et objectivante, car raconter une histoire n’est pas la finalité de l’exercice. Il ne s’agit pas d’écrire un roman, mais de constituer le matériau de l’étude. 

Dès le début, Freud remarque que ce sont les souvenirs qui jouent un rôle. Le souvenir n’est pas l’événement lui-même, mais la trace qu’il a laissé dans la mémoire (en particulier la trace émotionnelle). Il individualise une double trace sous forme de représentation et d’affect. Puis viendra la notion d’après coup. Concernant cette trace, ce sont les remaniements ultérieurs (principalement de l’adolescence) qui la rendent traumatisante, car elle se charge de significations et d’affects qu’elle n’avait pas à l’origine.

Le psychisme est cette entité intermédiaire entre le passé et le présent (une mémoire affective) qui agit au présent. Cette entité supposée doit être théorisée, car c’est grâce à cette théorie que les faits cliniquement constatés seront expliqués. C’est la référence au psychisme qui fait le propre de la psychanalyse. Freud le note dans son livre sur l’interprétation des rêves. Sur un plan purement descriptif, il reprend ce qui a déjà été fait avant lui, mais sur le plan explicatif, il procède tout autrement : il procède par référence au psychisme. Les rêves sont explicables par les mécanismes psychiques. Cette attitude vaut pour l’ensemble des faits cliniques : ils sont considérés comme étant déterminés psychiquement.

Le référent de la psychanalyse

Le référent de la psychanalyse associe les faits construits par une méthode clinique élargie aux aspects culturels, avec la mémorisation de l’histoire individuelle et familiale, le tout rapporté à une entité, le psychisme, par l’intermédiaire de laquelle passe la détermination des faits constatés. Ce référent s’est mis en place de 1886 à 1893 pour l’essentiel, puis a rebondi par la modélisation du psychisme proposée vers 1905 (théorie nommée la « métapsychologie »). À ce moment on peut considérer qu’il est constitué.

La psychanalyse étudie les conduites des individus humains au sein du groupe social dans le domaine affectif et relationnel. Elle ne considère pas un homme isolé, mais un être humain pris dans l’interaction avec ses proches et la culture. Mais surtout, la psychanalyse étudie les conduites en tant qu’elles ont une détermination interne à l’individu. Plus précisément, cela signifie que les conduites humaines ne sont pas considérées comme existant par elles-mêmes de manière autonome, mais qu’elles sont produites par une entité interne à l’individu nommé le psychisme.

Le référent de la psychanalyse est triple, car il associe des phénomènes observables à une détermination individuelle actuelle, mais renvoyant au passé. On pourrait appeler ce référent « les conduites humaines et leur détermination individuelle au sein du collectif familial et culturel. Un tel référent peut-il se préciser en objet d’étude scientifique ? En arrière plan, un gros problème épistémique menace, celui de la nature du psychisme.

1.3 Le problème insoluble du psychisme

Concernant le psychisme, Freud au début de son travail, a une approche empiriste. Les perceptions, sensations, souvenirs d’évènements, sentiments, émotions, idées, actes‚ motions, fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes, sont les matériaux qui le constituent. Autrement dit, les aspects mentaux constatés par la clinique sont attribués au psychisme. Freud parle volontiers de phénomènes. On trouve des expressions comme « phénomènes psychiques » (Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, p. 22). ou, « groupe de phénomènes » (Résultats. Idées. Problèmes, t. 2, Paris, PUF, p. 292). Pour Freud le psychisme a, de prime abord, un aspect factuel, il est composé d'éléments qui apparaissent (ou sont susceptibles d'apparaître) dans l'expérience empirique. Cette expérience est principalement interindividuelle puisque ces aspects sont communiqués dans la situation clinique.

Les éléments empiriques ne restent pas bruts. Ils sont schématisés par les concepts de représentation et d'affect issus de l'associationnisme. Freud donne ainsi forme à son expérience et la ramasse en éléments homogènes susceptibles de se composer entre eux. L’emploi de la psychologie associationniste pousse vers l’analyse, c'est-à-dire à théoriser en termes élémentaristes. Les représentations élémentaires d’ailleurs devront être rapidement regroupées en « complexes ». C’est là un mouvement synthétique, complémentaire de l’analyse.

Mais il se trouve que certains « complexes de représentations » ne peuvent pas être saisis empiriquement, ce qui pose un problème très sérieux ! Ils sont dits « inconscients ». Freud parle de groupes de représentations isolé ne pouvant être perçus, ni communiqués. Il y a là une contradiction, puisqu’un fait est nécessairement perçu empiriquement. S’il ne l’est pas, ce n’est pas un fait. Quelque chose qui est postulé comme nécessaire, mais est inaccessible empiriquement n’est pas un fait, c’est une entité d’un autre genre.

Ce problème conduit vers l’idée du psychisme comme ordre de détermination, que l’on suppose, car constitué d’éléments non perceptibles. Il est aussi présumé à partir des représentations, des événements, et des symptômes qu’il est censé déterminer. Dans cette acception, le psychisme est une entité non empirique, un ordre, dont la nature est indéterminée. Il ne se confond pas avec le champ des phénomènes à partir duquel on en montre l'existence. Il y a pour Freud « la nécessité d’admettre une réalité psychique derrière la vie de l’âme » (Lettre à Mme Favez Boutonier, Bulletin de la société française de philosophie, n°1, 1955). L’âme, s’entend ici au sens des faits mentaux. La définition empirique du psychisme est contrariée dès le début des recherches de Freud.

En ce qui concerne la théorisation du psychisme selon le modèle métapsychologique, Freud prend souvent une position non réaliste. L'appareil construit pour modéliser le psychisme, ce n’est qu’un schéma théorique opérationnel construit à partir des faits. Le terme de métapsychologique est là pour marquer la différence avec le psychologique, qui traditionnellement s’occupe des représentations mentalisées et donc conscientes. Mais d’un autre côté d’être empirique, il est devenu une entité posée comme nécessaire, dont on suppose l'existence. Le psychisme inconscient est une chose que « l'on ignore absolument, mais à laquelle cependant des arguments péremptoires nous obligent à conclure ». « L'analyste lui aussi se refuse à définir l'inconscient, mais il peut mettre en évidence le groupe de phénomènes dont l'observation lui fait postuler l'existence de cet inconscient » (Le Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, p. 268). On voit l’embarras de Freud lorsqu’il indique qu’on ne peut définir le psychisme, mais que toutefois on peut affirmer son existence et en donner un modèle. Ce modèle est plus ou moins abstrait, plus ou moins imagé, plus ou moins complet, plus ou moins cohérent, comme le montre l'évolution des conceptions métapsychologiques.

Cette entité psychique ne se limite pas au représentationnel, car les représentations ont aussi une inscription cérébrale. Le psychisme est aussi de nature neurologique et plus généralement biologique, car le domaine hormonal est régulièrement évoqué.  Pour dire ce rapport, Freud a utilisé une métaphore géologique : « pour le psychisme, la biologie joue le rôle du roc qui se trouve au-dessous de toutes les strates » a-t-il suggéré dans Analyse finie et analyse infinie (1937). La psychanalyse étudie « l’activité psychique de l’écorce cérébrale » écrit Freud en 1895. Il rappelle en 1920 (Dualisme des instincts) que, dans l’avenir, la biologie donnera des réponses qui pourront contredire l’édifice métapsychologique. C’est donc qu’il considère que le psychisme est lié au niveau biologique. Nous insistons sur ce point, car la vulgate psychanalytique prétend le contraire, si bien qu’on lui reproche à Freud un dualisme auquel il est foncièrement étranger.

Le concept de pulsion note, qu’outre son rôle de support, le biologique intervient causalement dans le fonctionnement psychique lui-même. La pulsion nomme ce qui se joue à la limite entre les deux, et indique le passage des influences biologiques dans le psychique. Elle représente « dans le psychisme les exigences d’ordre somatique » (Abrégé de psychanalyse, 1938). La pulsion d’origine biologique génère les forces à l’œuvre dans le psychisme, elles sont la cause ultime de toute activité. Le ça est constitué par les pulsions organisées dans des formes structurées par les évènements de la vie. Autrement dit ce qui vient du biologique y prend une forme plus élaborée, psychique, dit Freud. La psychanalyse freudienne est une connaissance fondamentalement non dualiste. Le psychisme freudien est une entité composite à la fois représentationnelle et biologique. Il n’est donc pas facile à situer.

La perplexité de Freud quant à ce qu’il découvre et nomme le psychisme se manifeste par l'utilisation de divers termes pour le qualifier comme « en soi », « réel », « état de choses réel », « réalité inconnaissable », « ce qui est derrière le sensible », etc. In sich est une locution assez fréquente en allemand qui signifie en soi-même. Ce terme fait aussi référence à la vision post-kantienne du monde, répandue dans mes milieux scientifiques de l'époque. Dans cette conception la réalité est connue grâce aux phénomènes, mais, en elle-même (in sich), ontologiquement), on ne sait pas ce qu'elle est. Le réel en-soi est inconnaissable, mais peut se refléter dans notre expérience et notre pensée (Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, p. 70-71).

Le terme « en soi » (an sich) renvoi donc implicitement à Kant, mais la référence de Freud à Kant n'est ni fidèle, ni massive. Il s'agit plutôt d'une inspiration épistémologique qui vient du kantisme ambiant. Binswanger a pu écrire « de même que Kant postulait derrière le phénomène la chose en soi, de même (Freud) postulait derrière le conscient, qui est accessible à notre expérience, l'inconscient qui ne peut jamais être l'objet d'une expérience directe » (Binswanger L., Discours, Parcours, Freud. Paris, Gallimard, 1970, p. 275). Il exprime ainsi, en le rapportant à une problématique kantienne, ce que l'on a précédemment constaté chez Freud.

Pourquoi Freud tente-t-il d'assimiler psychisme inconscient et chose en soi ? Probablement cherchait-il un repère pour aborder le problème du rapport entre le factuel (phénoménal) et le non phénoménal puisque le psychisme s’avère être les deux à la fois, ce qui est contradictoire. La question que se pose Freud est de savoir si les faits perceptibles cliniquement, manifestent une chose en soi qui serait alors ce que lui appelle le psychisme inconscient. L’affaire n’a pas été résolue.

S’il en a fermement indiqué l’existence, Freud est toujours resté flou quant à la nature exacte du psychisme. Après avoir montré que le psychisme n’est pas réductible au fonctionnement neurologique, il affirme que le psychisme est un ordre de l’existant possédant une force de détermination propre, à l’égal de tous les autres ordres (physique, chimique, biologique). En cela Freud s’oppose au réductionnisme, tout en essayant d’inscrire la psychanalyse dans les sciences.

Se refusant le dualisme, il ne pouvait pas situer le psychisme du côté de l’esprit. Mais le psychisme bien que lié au biologique, se définissant de n’être pas neurologique (donc pas biologique), Freud n’avait pas d’alternative ontologique valable. Finalement, il reste indécis sur la nature du psychisme, affirmant seulement la nécessité de postuler son existence. De temps à autre il a utilisé pour se positionner le néokantisme situant le psychisme comme « chose en soi », que l’on peut supposer à partir des phénomènes. Freud s’est heurté à un problème épistémologique très difficile qu’il n’a jamais résolu et il a pris le parti de le laisser en suspens pour préserver la poursuite de sa recherche. Ce problème est resté irrésolu, aucune solution valide n’ayant été proposée depuis.

2/ Vers la science ?

Nous allons examiner les aspects théoriques et pratiques de la psychanalyse en nous centrant sur le problème irrésolu de la nature du psychisme.

2.1 Le champ empirique de la psychanalyse

Les faits considérés

Aucune science ne s’occupe de phénomènes ordinaires pris directement dans la perception spontanée du monde. Toute science construit ses faits selon une méthode générale et une pragmatique particulière qui demande un savoir faire technique. Ici i s'agit de la clinique.

Les faits dont s’occupe la psychanalyse d’orientation scientifique sont construits par l’activité clinique du praticien. Il s’agit d’une pratique empirique guidée par des concepts et encadrée par une technique. Cette activité clinique vise les conduites de l’individu et en particulier celles qui le mettent en relation avec ses semblables. Elle concerne aussi les traits de caractère, les productions mentales (souvenirs, sentiments, idées, actes‚ fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes), les symptômes individualisés (mentaux et corporels), les productions culturelles.

Les conditions environnementales (familiales groupales et culturelles sociales) sont prises en compte par la psychanalyse qui ne considère pas un individu isolé mais dans son contexte relationnel et historique. Le clinicien note les relations interpersonnelles qui s’instituent dans l’enfance et formeront les prototypes des relations ultérieures. Ce sont des schèmes relationnels qui sont ainsi reconstitués. On porte un intérêt particulier à leurs transformations, car l’histoire individuelle intervient au présent en tant qu’elle est mémorisée et subit des remaniements.

On peut regrouper ce qui vient d’être désigné ci-dessus en trois catégories. La première concerne les conduites observables affectant la réalité environnementale de l’homme. Il ne s’agit pas des comportements simples réactionnels (comme un réflexe ou un automatisme moteur ou langagier), mais des comportements complexes et finalisés que nous appelons des conduites ou des attitudes et en particulier des conduites interpersonnelles à forte valeur émotionnelle. Les régularités dans les attitudes attribuables à un individu constituent des constantes appelées les traits de caractères.

Deuxième catégorie, les phénomènes mentaux transmissibles comme les pensées, les souvenirs, les sentiments, les fantasmes, les rêves, les rêveries, les délires, etc.  Il s’agit de phénomènes produits par l’individu, saisissables par le sens interne et transmis par un média quelconque (langage oral, écriture, dessin, jeu, modelage, etc.). Il ne s‘agit absolument pas d’idées ou de « qualias » supposément présentes dans l’esprit.

Les symptômes qui sont des aspects pathologiques bien délimités appartiennent aux deux catégories, car ils peuvent être comportementaux (comme des conduites d’échec) ou mentaux (comme des obsessions ou un délire) ou mixtes comme les phobies (pensées et actes d’évitement).

La troisième catégorie a trait aux données culturelles transmises par l’entourage. Par exemple, concernant l’identité (le nom, le positionnement masculin ou féminin), les appartenances familiales claniques, les codes sociaux, les règles de conduite, les normes et rôles, etc. Ce sont là des aspects culturels qui sont imposées et mémorisés précocement par l’enfant.

Comme dans la clinique médicale, la saisie des faits se produit dans l’interaction entre le praticien et le patient. Elle donne lieu à une description qui doit être transmissible sans ambiguïté aux autres praticiens. Les descriptions à visée exhaustive portant sur un individu donnent une « étude de cas » et leur généralisation donne des « tableaux cliniques », tels ceux qui sont décrits dans les manuels (voir Juignet P., Manuel de psychopathologie psychanalytique, Grenoble, PUG, 2002).

La psychanalyse porte un intérêt particulier à la signification (aspects symboliques, sémantiques ou cognitifs au sens large) des faits étudiés. Elle ne se limite absolument pas aux aspects comportementaux objectifs, ni du point de vue de la langue, aux signifiants. Cette prise en compte de la signification demande une approche compréhensive/interprétative, puis de schématisation/abstraction pour constituer des faits précis et communicables. Ce type de clinique donne un matériel riche et complexe qui prend parfois un aspect littéraire afin d’en restituer la richesse.

Les problèmes épistémologiques rencontrés

Les conduites sont facilement descriptibles tant dans leurs aspects pratiques qu’intentionnels. Les phénomènes mentaux aussi, car ils sont rapportés par les patients. Il suffit d’avoir les catégories nécessaires à leur saisie, qui se trouvent dans un certain nombre de manuels. Puis, il faut apprendre à les appliquer, ce qui demande de la pratique. Cette mise en oeuvre clinique est assez facile, le problème est dans l’évaluation de la qualité du résultat.

La complexité et la richesse du champ considéré permettent-elles une clinique fiable, une transmission de l’observé convenable, et une reproductibilité ? Est-il possible pour une science de s’occuper de faits  complexes et emprunts de signification ? La première des réponses possibles est que ce n’est pas sa catégorie qui décide de la recevabilité d’un fait, mais la qualité de la pragmatique qui a permis de le produire (les manières de faire pour régler l’expérience afin de rendre le fait irréfutable).

Ici, la pragmatique (la méthodologie pratique) est clinique. La clinique est une pratique organisée par des concepts et encadrée par une procédure. Faire de la clinique, consiste à appliquer une procédure pratique puis en exposer les résultats de manière communicable pour la communauté. La méthode clinique est une pragmatique ancienne, mise au point par la médecine. Elle a une validité mais aussi des limites du point de vue de la reproductibilité et de la fiabilité.

La reproductibilité n’est pas possible de manière contrôlée (par expérimentation), mais elle a lieu de fait, car on constate que les mêmes faits se reproduisent chez la plupart des humains, y compris dans une temporalité historique, ce qui permet de noter des régularités non réfutables.

La fiabilité est limitée, car des biais se produisent de par l’interaction entre le clinicien et le patient. Les biais proviennent du contre-transfert mais aussi des préjugés culturels. Ces biais peuvent être contrés par la réflexivité acquise par apprentissage, grâce à la psychanalyse personnelle du praticien, puis par un exercice de rétrocontrôle constant. La part de déformation due au praticien peut être limitée par sa capacité réflexive, mais elle n’est jamais éliminée. Une autre manière de contourner la difficulté est fournie par la régulation collective dan le temps. Si dans un cas individuel on ne peut avoir de certitudes les régularités constamment retrouvées permettent de compenser les erreurs.

Une grande partie de ce qui est décrit par la clinique ressortit de ce que nous nommons le champ représentationnel (signification et symbolique). Un problème spécifique se pose dans ce cas, car il faudrait une clinique du représentationnel qui pour l’instant n’est pas au point. C’est une insuffisance de la psychanalyse qui s’en remet pour partie à une approche littéraire.

La méthode clinique présente des inconvénients par rapport à l’approche expérimentale, mais c’est la seule possible. Ces inconvénients ne peuvent être supprimés, mais ils peuvent être limités par une pragmatique appropriée. La clinique psychanalytique est recevable en tant que pragmatique scientifique, mais elle présente une fiabilité limitée.

2.2 La nature du psychisme

Le psychisme

Pour la discussion qui va suivre, nous adoptons le positionnement épistémique selon lequel les faits décrits plus haut, sont les conséquences d’une entité dite « psychique ». Vis-à-vis d’un fait donné, on ne considère que l’aspect venant d’une détermination en rapport avec le psychisme. Il y a donc un choix qui se répercute dans une relation interactive entre la pragmatique et le principe d’une entité psychique. Donnons un exemple.

Une conduite, même très simple, dépend de déterminations appartenant à des champs divers. Par exemple, un discours demande une mise en jeu motrice bucco-pharyngée ainsi qu’une capacité linguistique dont l’étude est laissée à d’autres connaissances. (oto-rhino-laryngologie, neurologie, phonologie, linguistique). Ici on s’intéresse au contenu du discours en tant qu’il manifeste, par exemple, une intention eu égard à une personne importante pour l’individu. On laisse de côté également dans ce discours ce qui tient au jeu social.

Entre le psychisme et la conduite finale observable, il existe une chaîne complexe dont l’étude est laissée de côté. La relation détaillée supposée entre les deux n’est pas explicitée car la psychanalyse ne s’occupe pas de l’effectuation comportementale, des capacités conatives et cognitives, mais de la finalité des conduites individuelles eu égard à leur rôle relationnel, compte tenu des données individuelles biologiques et historiques, l’ensemble étant mémorisé et traité par le psychisme.

Si l’on veut être strict sur la définition, le psychisme se définit comme étant ce qui détermine les faits décrits par la clinique. Le psychisme, est « quelque chose dont on ne sait pas ce qu’il est en réalité, mais qui est postulé par des conclusions contraignantes » (Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Gallimard, 1974, p. 268), à partir des faits cliniques. Le postulat fondamental de la psychanalyse est celui d’une détermination des faits décrits, détermination qui est rapportée à une entité nommée le psychisme.

Les problèmes épistémologiques

- Une entité intermédiaire ?

Est-il légitime de poser un intermédiaire comme le psychisme par rapport aux faits, plutôt que de chercher à les expliquer directement par une théorie appropriée ? Procéder ainsi c’est s’appuyer sur une conception concernant le domaine d’étude. On y considère des individus qui ont une autonomie et interagissent avec leur environnement. Il y a plusieurs manières de penser cette situation selon la conception que l’on a des individus, de l’environnement et de leurs rapports. Nous n’envisagerons pas toutes les possibilités, mais seulement trois cas.

La première possibilité est celle du modèle behavioriste comportementaliste : l’environnement est réductible à des stimulations élémentaires. L’individu est considéré comme une « boite noire » inaccessible qui répond par des comportements simples. Le schéma théorique est celui du stimuli-réponse.

La deuxième possibilité vient du modèle biologique. L’environnement est plus large et surtout on prend en considération l’individu-organisme considéré comme ayant un déterminisme propre qu’il faut expliquer. L’individu est un être organisé qui est constitué par des entités organisationnelles relativement autonomes (de la cellule à l’appareil). On ne s’adresse pas à toutes en même temps mais seulement à lune ou l’autre. Le schéma théorique est : situation ==> entité organisationnelle choisie ==> action.

La psychanalyse se place dans ce cadre, mais la complexité augmente. L’individu humain est un vivant organisé qui est porteur de diverses entités organisationnelles dont l’une d’entre elles est le psychisme. L’environnement humain a un aspect majoritairement interindividuel et culturel, qui eux-mêmes comportent une dimension représentationnelle (significationnelle/symbolique) à laquelle on accorde une importance. La situation environnementale est complexe. Le schéma théorique est : situation complexe ==> entité organisationnelle psychique ==> conduite.

Il est assez évident que de ces trois conceptions, c’est la deuxième qui est la plus adaptée à l’étude de l’homme, alors que la première ne l’est pas. À partir du moment où l’on a affaire à des être vivants organisées on doit considérer des entités organisées autonomes auxquelles on accorde une capacité déterminante. Le rapport entre l’entité postulée et les faits est un rapport de genèse complexe et non un rapport causal.

- Option réaliste ou pas ?

Comment situer sur le plan ontologique l’entité psychique supposée opérer le traitement psychique qui engendre les faits étudiés ? Première hypothèse, on peut adopter un point de vue conventionnaliste et dire que le modèle métapsychologique proposé est une explication commode qui ne correspond à rien d’existant. C’est une solution envisageable et correcte épistémologiquement. Mais il est aussi légitime et correct de supposer que l’entité psychique a une forme d’existence.

Pour notre part nous pencherions en faveur de la seconde option au vu des arguments énoncés ci-dessus. L’homme est un vivant donc les constituants sont supposés exister. Si le psychisme n’avait pas d’existence cela supposerait que les faits s’engendreraient par une causalité propre. Or, ce n’est pas le cas. Un comportement n’engendre pas par causalité directe un autre comportement, il faut un individu agissant pour produire un comportement. La question devient : admet-on une existence à ce qui, chez l’individu, produit une détermination des conduites ? Pour nous qui avons une vision réaliste du monde la réponse est positive.

Le second argument majeur pour une vision réaliste vient de la nécessaire inscription chez un individu de ce qui le détermine. Il y a une implémentation sous une forme ou une autre du psychisme car on ne voit pas comment l’entité supposée pourrait produire des effets constatables.

Cette position doit s’assortir de prudence épistémologique. Ce réalisme ne doit pas être naïvement projectif. La théorie fournit un modèle qui diffère de ce qui y correspond, ici de son référent psychique. Il faut maintenir la distance et admettre un degré d’agnosticisme par rapport à l’existant postulé. Le réalisme porte plutôt sur l’entité elle-même au sens où peut dire qu’elle existe et produit des effets. Mais il y a un argument puissant contre cette option.

- Une entité non homogène

Rappelons le dilemme fondateur. L’argument pour différencier le psychique du biologique est l’insuffisance déterminative du second. Le biologique, n’est pas suffisant pour expliquer les faits décrits par la clinique psychanalytique. Il faut supposer des représentations. Mais d’un autre côté le psychisme étroitement lié au biologique. Passé ce dilemme originaire, lorsque l’on modélise plus avant l’appareil psychique, on retrouve le même genre d’interrogation.

Si l’on considère les instances psychiques (ça,moi,surmoi) on ne peut dire si elles appartiennent au niveau représentationnel ou au niveau biologique. La pulsion est une entité motrice née du biologique apportant une énergie et une orientation. Elle est organisée par des structures fantasmatiques et est modifiée par les instances régulatrices, comme le moi et le surmoi. Dans ces deux dernières instances, entrent en jeu un ensemble de significations, définissant ce qui est permis et autorisé en fonction du degré de parenté. La loi et sa mise en relation avec le contexte, est un aspect informationnel qui vient réguler la pulsion. C’est à partir de cette organisation qu’elle passe dans les conduites où elle est repérable cliniquement. Il est impossible de tracer une ligne de démarcation dans le psychisme entre les niveaux concernés.

Les sous-systèmes psychiques ne sont pas organisés hiérarchiquement de manière régulièrement croissante en complexité, si bien que l’on pourrait dire par exemple que le « ça » serait à placer au niveau biologique et qu’à partir du « moi », il faudrait supposer l’émergence d’une organisation de type informationnelle. Nous sommes dans une complexité qui demandera, pour être explicitée, de longs et très patients ajustements.

Examinons le processus d’après coup, par lequel les évènements mémorisés font effet ultérieurement. L’après coup lorsqu’il concerne la sexualité vient du développement tardif de la sexualité adulte qui est due à la puberté. Or la puberté est sous dépendance hormonale c'est-à-dire biologique. Par ailleurs les schémas relationnels qui gouvernent la sexualité, mis en place dans l’enfance et remaniés ultérieurement, ont une inscription massivement représentationnelle, car ils sont liés à une représentation des autres et des relations symboliques entre personnes. Il s’ensuit que les niveaux représentationnel et biologique sont nécessaires pour expliquer ce qui est d’abord une description clinique : certains évènements ne font effet que plus tard.

Il s’ensuit que le psychisme est une entité complexe au sein de laquelle les aspects biologiques et représentationnels sont mêlés et ils sont mêlés à plusieurs niveaux.

C’est cette solution que nous proposons au problème irrésolu par Freud de la nature du psychisme. C’est une entité qui sur le plan ontologique est fondamentalement mixte. Le psychisme n’est pas un niveau ontologique qui serait désigné par la psychanalyse. Nous sommes donc pas d’accord avec ceux qui considèrent le psychisme comme émergeant du biologique (Ansermet T, Magistretti P., « L’inconscient au crible des neurosciences », La Recherche, n° 397, Mai 2006, p. 36). L’idée d’émergence est excellente, mais pas pour le psychisme, qui n’est pas un niveau d’organisation homogène. Du physico chimique émerge le biologique, duquel au sein du cerveau émerge le représentationnel. Le psychisme est à cheval sur les trois. C’est la solution que nous proposons pour situer le psychisme sur le plan ontologique. On comprend pourquoi sa nature était indéfinissable : posé comme entité homogène, il a une composition non homogène.

2.3 Les théorisations psychanalytiques

Les différent types de théories

La théorie psychanalytique a deux visages, d’une part elle donne une description et une schématisation des conduites et attitudes humaines et d’autre part elle produit un modèle du fonctionnement psychique.

La psychanalyse décrit les conduites et attitudes de l’homme en relation au sein du cadre familial et sociétal. L’observation de ces conduites conduit à énoncer des régularités qui seront ensuite vérifiées au fil des cas particuliers. Nous sommes dans le cadre d’un procédé empirique inductif, avec ses limites. Les conduites décrites sont généralement retrouvées, mais pas toujours. On ne peut affirmer une constance absolue (d’où la bataille sur l’universalité du complexe d’oedipe). L’ensemble constitue une anthropologie empirique, il donne une certaine vision de l’homme.

Les relations entre les individus et en particulier les relations familiales s’inscrivent chez l’individu et ultérieurement cette inscription et ses remaniements vont déterminer les conduites. Ces schèmes relationnels mémorisés sont déterminants. Nous avons un premier type de théorisation.

Relations ==> schème ==> conduite

C’est une théorie simple à faible niveau d’abstraction, qui décrit un enchaînement de type cause ==> conséquence. Dans un cas individuel, il n’y a pas de certitude absolue sur cet enchaînement, mais une présomption qui se corrobore progressivement.

Cette théorie se complique lorsqu’il faut rendre compte de la manière dont les schèmes s’inscrivent, interfèrent avec d’autres et sont modifiés par intégration dans une structure complexe biologique et informationnelle. La théorisation devient :

Relations  ==>schème au sein du psychisme ==> conduite.

Il faut donc une théorie du psychisme.

La psychanalyse théorise l’inscription psychique du schème relationnel par le concept d’objet, conçu comme une imago polarisant l’investissement pulsionnel. L’investissement désigne ce qui donne la force, l’énergie mobilisatrice. Il se traduit par des émotions, des actes, des états euphoriques ou dépressifs. Tout cela renvoie au fonctionnement neurobiologique. Mais l’objet en tant qu’élément psychique comporte des aspects représentationnels, car une imago implique un savoir mémorisé. De plus les schèmes se combinent avec tout un savoir sur l’autre, sur soi, sur le monde humain, sur l’autorisé et l’interdit. Il faut lier l’objet à une personne réelle, ce qui demande un traitement cognitif.

La théorisation de ces aspects aboutit à la « métapsychologie » qui fournit un modèle du psychisme à la fois structural et fonctionnel. Le procédé est inductif et déductif. Du côté inductif, il consiste à partir du matériel élaboré par la clinique pour lui faire subir une abstraction schématisante qui aboutit à décrire des processus représentationnels et les forces psychiques à l’oeuvre. Du côté déductif, il s’agit de partir de concepts généraux concernant les traitements effectués (processus, mécanismes, jeu des instances) et de l’influence du biologique (pulsions). Puis elle propose une synthèse des deux dans un modèle d‘ensemble.

Le modèle métapsychologique proposé par Freud s’est perfectionné grâce à la suite des recherches. Il fonctionne comme un modèle abstrait, décrivant un fonctionnement d’ensemble. Son utilisation permet de comprendre les différences entre les types de personnalité, de donner des explications sur les conduites et de faire des prévisions sur les manières de réagir. Il explicite un ensemble de capacités, de compétences, ou de facultés, comme on voudra les appeler que par hypothèse on attribue au référent psychique. Le modèle proposé pour le psychisme s’ordonne de la manière la plus classique en contenu / structure / processus. Il s’agit de proposer un ensemble fonctionnel cohérent. Le fonctionnement se fait selon des processus réguliers, toujours les mêmes.

Notons à cette occasion qu’une grande part de ce qui est nommé psychisme n’est pas mentalisé et donc inconscient. Cet inconscient psychanalytique n’est en rien structuré par le langage. Il est, dans sa partie centrale, constitué par des schèmes relationnels liés aux pulsions. La langagification lacanienne de l’inconscient est sans fondement. Elle a engagé la psychanalyse dans une dérive philosophique qui la prive de sa pertinence et la rend inefficace sur le plan thérapeutique.

Cette théorie peut et se doit d’être rationnelle et cohérente, même si elle présente des difficultés compte tenu de l’avancement insuffisant des connaissances. Nous n’insisterons pas car les conditions de scientificité sont en ce qui concerne la théorie les mêmes qu’ailleurs : rigueur, absence de contradiction, raisonnements valides, transmissibilité, permettant un accord et une vérification ou une réfutation par la clinique.

Problèmes et particularités

Des imperfections épistémologiques existent dans la théorisation tout simplement parce que les connaissances sont encore embryonnaires.

Les régularités concernant les relations interhumaines issues des données cliniques sont encore mal systématisées. Elles font l’objet d’un enseignement éclectique. Il y a un énorme travail de clarification et de systématisation à effectuer.

Le modèle du psychisme est très imprécis. Pour une instance donnée, sa fonction, ses effets, ses limites sont mal précisées. Des désaccords existent sur le nombre d’instances à considérer. Par exemple faut-il dissocier l’instance identitaire (le soi), de l’instance régulatrice (le moi) ?

Du fait de la mixité ontologique, le rapport entre théorie et clinique, c’est la clinique qui est première et commande les développements théoriques. Le modèle du psychisme ne peut se développer pour lui-même que de manière limitée, car il est opérationnel. Il est là pour expliquer la clinique. Si ce rapport s’inverse alors la psychanalyse devient dogmatique. C’est malheureusement assez souvent le cas.

La théorie métapsychologique ne donne pas une idée précise et adéquate du psychisme, car les développements sont actuellement insuffisants. Il faudrait mieux délimiter les structures et fonctions des instances. Il faudrait aussi confronter les acquis théoriques avec les connaissances voisines (neurobiologie, psychologie expérimentale, psycholinguistique, etc.) pour les améliorer.

2.4 L’enjeu de la scientificité

Une théorie scientifique est un ensemble d'énoncés cohérent expliquant un aspect de la réalité.  Cet ensemble organise les données au travers de concepts. Le degré d'axiomatisation et de mathématisation est variable d'une science à l'autre, de même que la référence aux faits. Il y a toutefois deux critères indispensables : la conceptualisation doit être rationnelle et transmissible, la relation à la réalité certaine et vérifiable afin permette du juger  empiriquement la théorie. Cette référence est vue de diverse manière selon les doctrines : vérifiabilité, réfutation, concordance.

Pour répondre à la question de la scientificité de la psychanalyse, compte tenu de son état actuel, il faut adopter une perspective évolutive et se demander si elle peut devenir scientifique. Aller vers la science demande une volonté, car la science n’est jamais spontanée, elle nécessite une rupture avec la pensée ordinaire et un effort de méthode important. Cette volonté n’est pas partagée par la communauté des psychanalystes et beaucoup préfèrent considérer la psychanalyse comme une pratique culturelle de type philosophico-littéraire ou chamanique. Actuellement, ce choix domine et provoque la fuite de ceux qui adoptent la science comme mode de connaissance valide, ce qui engendre un cercle vicieux.

Pour notre part, nous faisons le choix de la scientificité. Si l’on a cette volonté, il faut résoudre les problèmes épistémologiques laissés en suspens depuis Freud et orienter le développement de la psychanalyse selon les critères de scientificité admis. Une science se définit grâce à la production d’un ensemble factuel cohérent, la mise au point d’une théorie rationnelle et la désignation d’un référent ontologique (ou pas, si elle est purement opérationnelle). La cohérence entre les trois définit son objet. Nous allons centrer notre propos sur l’objet de la psychanalyse et faire des propositions épistémologiques sur la manière de le constituer en vue de lui conférer un statut scientifique. Dans la suite de cet article, nous parlerons uniquement de la psychanalyse scientifique et non des autres courants psychanalytiques.

La psychanalyse, telle que décrite ici, se caractérise par une activité empirique et théorique. L’activité empirique (de type clinique) produit les faits caractéristiques de son domaine, qui sont décrits de manière à être transmissibles et contrôlables. L’activité théorique schématise ces faits, puis donne du psychisme, en tant qu’il les détermine, un modèle structural et fonctionnel. À partir de ces considérations, eu égard à notre conception de l’objet de science (voir l’article L’objet de la connaissance scientifique), nous pouvons dire que la psychanalyse a un objet épistémique, constitué par la synthèse entre les faits construits, les explications théoriques données, le tout référé au psychisme comme entité autonome. Vue sous cet angle, elle peut parfaitement s’intégrer dans les sciences de l’homme. L’ensemble constitue un objet de connaissance qui situe la psychanalyse comme candidate à la scientificité. Pour qu’elle devienne scientifique, il reste après cela à donner de la rigueur à la pragmatique comme à la théorie.

3/ Les spécificités de la connaissance psychanalytique

3.1 Les différences d’avec les psychologies

La psychanalyse se différencie autant des psychologies mentalistes que comportementalistes.

La psychanalyse se différencie des psychologies mentalistes ou introspectives. Le psychisme, comme entité centrale de la psychanalyse, n’est pas « le mental », « la subjectivité »,  « les qualia », car il n’est pas phénoménal. Il n’a rien à voir avec « l’esprit » ou « l’âme », car il n’est pas substantiel. Il a donc encore moins à voir avec le mélange des deux, associé à l’intentionnalité, que supposent la plupart des psychologies. C’est une entité opérationnelle postulée à parti des faits.

La psychanalyse ne suppose pas une détermination mentale des conduites, mais au contraire considère que le mental est déterminé par le psychisme. C’est un renversement complet du mode de détermination par rapport aux psychologies traditionnelles. Les aspects mentaux, la subjectivité, sont des phénomènes à expliquer. Il n’ont pas par eux-mêmes de pouvoir explicatifs comme le voudrait les psychologies mentalistes ou substantialistes.

La psychanalyse se distingue surtout des psychologies comportementalistes car elle admet un schéma de type : situation ==> psychisme ==> conduite et récuse qu’il puisse y avoir dans son champ des déterminations de type stimulus ==> comportement. Autrement dit dans le champ dont elle s’occupe il n’y a pas de causalité linéaire directe, car les situations sont surdéterminées et la réponse passe par l’intermédiaire d’un système complexe, interne à lindividu, nommé « psychisme ». Il n’est donc pas possible, dans son champ, d’établir des lois à partir de l’observation directe des comportements.

Elle ne nie pas qu’il y ait des « réactions », mais considère que ce n’est pas son domaine. Les réactions réflexes ou conditionnées sont hors de son étude. Les faits considérés sont complexes et il n’y a pas de lien causal direct entre situation et conduite, car entre les deux intervient une entité hypercomplexe, le psychisme. Négliger cette entité rend toute étude scientifique des relations interhumaines impossible car, même si elle était faite avec rigueur, ce serait une étude amputée de l’essentiel.

Bien qu’il soit envisageable et même souhaitable de l’appuyer sur des expérimentations issues de sciences voisines, la psychanalyse n’est pas expérimentale. Elle est fondée sur la clinique. La clinique est faite par un clinicien dans des conditions méthodologiques qui doivent être respectées pour que les faits soient valides. Cette méthode clinique fonde le champ empirique. La conséquence est que la psychanalyse est applicable effectivement et concrètement, mais au prix d’une pragmatique moins fiable que l’expérimentalisme.

3.2 Une connaissance impure

La psychanalyse a bien un objet et une méthodologie acceptable du point de vue de la scientificité. Elle pourrait, si elle se développait en ce sens, entrer dans les sciences de l’homme. Mais elle ne peut pas être une science pure, car elle ne se réfère pas à un niveau d’organisation unique et spécifique qui serait étudié par des procédures expérimentales.

La psychanalyse ne peut qu’être une science mixte car elle renvoie à plusieurs champs. On peut même dire que sa spécificité est de rendre compte de cette imbrication intime entre le façonnage par l’histoire relationnelle, la constitution biologique source du pulsionnel et des affects, et enfin le représentationnel qui donne une forme à tout cela. D’autre part la psychanalyse est très liée à deux pratiques empiriques que sont la clinique et la thérapeutique, qui présentent des faits totaux, non épurés.

La psychanalyse procède à partir de faits compliqués, de telle sorte qu’il n’est pas possible toujours de dissocier, en partant de ces faits, les aspects biologiques des aspects représentationnels purs. Le psychisme est un objet épistémique complexe dont le référent ontologique n’appartient pas à un seul champ mais à plusieurs. La psychanalyse y trouve sa limite comme sa spécificité. Elle a une théorisation opérationnelle non spécifique à un champ.

Pour être précisée, la théorie psychanalytique devra s’appuyer sur des sciences plus « pures », c’est-à-dire s’occupant spécifiquement d’un ordre bien déterminé : soit neurobiologique, soit neurosignalétique, soit représentationnel. Mais, si un affinement théorique est souhaitable, la mixité doit être conservée, car un certain nombre de conduites humaines proviennent d’une imbrication inextricable entre les aspects biologiques et représentationnels.

L’impureté de la psychanalyse a une vertu pratique, elle permet de théoriser des situations humaines concrètes dont la détermination est multiple. Nous avons besoin en pratique d’une théorisation mixte, car les actions humaines ont des déterminations mixtes. La psychanalyse si elle arrive à être rigoureuse a donc un bel avenir devant elle, car elle couvre un champ spécifique.

Cette conception mixte a des conséquences pour la thérapeutique. La technique utilise principalement le langage ou mieux les langages puisqu’elle passe par la parole, mais aussi le jeu, le dessin chez l'enfant. Mais l’utilisation du média langagier a une efficacité sur le niveau représentationnel. Elle est  donc est limitée à ce niveau. Pour avoir une efficacité étendue aux autres niveaux constitutifs du psychisme, il faut réussir à les mettre en jeu. Ceci demande une technique utilisant le transfert et mettant en jeu de l’imaginaire, ce qui se traduit par une mobilisation émotionnelle.

ll y a une limite absolue à l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques du fait que le niveau neurobiologique à une dynamique propre sur laquelle la psychanalyse n’a aucun effet. Il doit donc être traité par lui-même, ce qui est possible par le biais des médicaments dits « psychotropes » assez bien nommés, car ils ont des effets neurochimiques, mais avec des conséquences psychiques. L’utilisation de médicaments est complémentaire à la psychanalyse qui n’en exclut absolument pas l’usage.

4/ Conclusion : La psychanalyse comme science de l’homme

Nous aboutissons à une conception précise de ce que pourrait être la psychanalyse en tant que science de l’homme. Cette orientation épistémologique est celle de la psychanalyse classique depuis Freud. Vu sous cet angle, la psychanalyse n’a rien de compliqué, ni de mystérieux. Elle a pour référent les conduites humaines déterminées par les schèmes relationnels remaniés par le psychisme. Si on détaille un peu, il suffit de trois propositions pour la cerner.

1/ La psychanalyse se définit d’abord par son champ factuel, c’est-à-dire ce qui est empiriquement saisi par la clinique et concerne principalement les conduites et relations humaines.

2/ La psychanalyse ne vise pas l’un des niveaux d’organisation constitutif de l’homme, mais plusieurs, qu’elle ne peut dissocier. Son champ factuel renvoie nécessairement à l’interaction des niveaux neurobiologique, neurosignalétique et représentationnel.

3/ Pour ces deux motifs le psychisme est une entité d’abord opérationnelle, servant à expliquer la clinique. Son statut ontologique est mixte, non homogène. Il n’a rien à voir avec l’esprit et la psychanalyse n’est pas dualiste.

La réponse à notre question de départ est donc positive, la psychanalyse peut prétendre à ce que son référent se constitue en un véritable objet de science. Ce sera dans le cadre d’une science de l’humain, science dont les critères ne sont pas ceux des sciences physicochimiques.

Toutefois, les conditions sociales qui permettraient cette évolution et sa perrenisation ne sont pas présentes (voir l'article : psychanalyse idéologie et société).



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