Psychisme  Méthodologie

Ordre symbolique et loi constitutive

Patrick Juignet, Psychisme, 2013.


On doit au structuralisme français d'avoir avancé l'idée d'un ordre symbolique fondateur de la sociabilité. Il a été appelé fonction symbolique (Lévi-Strauss), Loi constitutive (par opposition à loi normative), ou ordre symbolique (car issu de la fonction symbolique) ou encore Loi primordiale (Lacan). 

1/ L'origine de l'ordre symbolique

La capacité cognitive fondatrice


L'homme n'est pas seulement un être biologique, il possède en plus, se superposant au niveau neurobiologique, un niveau cognitivo-représentationnel ayant une existence et un fonctionnement autonome. Ce niveau construit des représentations et les traite de manière réglée, produisant ce qu'on nomme la cognition. Si on laisse de côté les aspects sophistiqués, il y a un fonctionnement cognitif de base. Ce fonctionnement basal est universel, car il ne dépend pas de l'évolution culturelle, mais de la capacité cognitive que possèdent tous les hommes.

Ce fonctionnement de base produit d'abord un ordonnancement du monde (tant social que de l'environnement naturel) en se fondant sur les différences et les ressemblances, ainsi que sur des rapports logiques simples.  Il sépare, trie, classe, et associe selon des liens constants, ce qui se propose à lui. Il choisit dans les éléments présents un agencement parmi plusieurs possibles en obéissant à des contraintes qui lui sont propres et qui sont purement abstraites. Il ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraires, équivalence. Il sépare l'identique et le différent et établit des rapports entre eux. Le mécanisme d’ordonnancement est régulier et cohérent, mais si l’on en donne une formulation explicite, celle-ci ne sera pas parfaitement valide sur le plan de la logique formelle.

Le système cognitif d'ordonnancement n’est pas conscient, il se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Il est opératoire au sens où il s’applique spontanément à la réalité concrète et sociale, avant même que se forge une pensée explicite.

La formation d'une pensée explicite

La pensée ne se confond pas avec le fonctionnement cognitif de type logique. La pensée est un mixte associant le fonctionnent cognitif à des formes syntaxiques, des langages divers (verbal, imagé, mathématique), ce qui permet d'en donner une formulation explicite. Ainsi les pensées sont mentalisées (perceptibles pour soi) ou communiquées (rendues perceptibles aux autres). La pensée est formulable et reprise collectivement on peut l'énoncer sous une forme verbale ou écrite.

Dans le cas présent le fonctionnement cognitif de base en se liant au langage va donner des contenus de pensée que l'on peut considérer comme la loi constitutive ou loi primordiale.  Elle permet de donner à cette structuration cognitive de base une formulation explicite sous forme de prescriptions et d'interdit, ce quoi nous nous essayerons. Autrement dit est que la pensée issue de l'ordonnancement cognitif de base forme la loi constitutive. Les structures cognitives de base peuvent rester informulées et se manifester sous forme d'intuitions sur "ce qui se fait et ce qui ne se fait pas". Elles aussi peuvent être pensées et explicitées collectivement dans des formulations morales, des lois orales ou écrites.

La thèse issue du structuraliste, que nous défendons, la Loi constitutive sert à fonder l'ordre social et structure le psychisme individuel. Elle fait les deux à la fois. si bien que l'un et l'autre ne sont pas séparables. Avec Claude Lévi-Strauss nous admettons une universalité de la pensée humaine de base, forme minimale et commune, présente quelle que soit la civilisation considérée. Cette pensée de base permet de générer un ordre social en catégorisant et édictant des règles. On retrouve ce  type de thèse chez l'anthropologue Philippe Descola. C’est « dans la nature de l’homme, dans des schèmes formels et universels profondément inscrits dans son esprit, mais pas toujours consciemment appréhendés, ... (La lettre du Collège de France, hors série, 2008, p.4).

La prise en compte de la réalité humaine

Ce fonctionnement cognitif  basal qui donne la Loi consitutive ne se fait pas de manière purement abstraite. Il intègre les contraintes de la réalité. Il constitue alors une forme de pensée concrète, que Lévi-Strauss a appelé la "pensée sauvage". Cette pensée élémentaire ne concerne pas seulement le concret (l'environnement naturel), elle se porte sur l'homme. Ce faisant elle porte sur des données d'expérience concernant  l'humain. Autrement dit, elle est dépositaire de connaissances de base portées par la culture sur la nature humaine et tente d'apporter des réponses sur la manière de faire, les conduites à avoir, en ce qui concerne l'éducation et la vie en société.

Une des premières connaissance parmi les plus fondamentales concerne la différence des sexes. Au premier abord, le genre humain est séparé en hommes et femmes. Françoise Héritier, dans Les racines corporelles de la pensée, (in Le Débat, Paris, Gallimard 2010, p.111.), écrit : Les êtres humains se sont heurté - en dernière analyse - à des butoirs pour la pensée, c'est-à-dire des éléments du réel, immuables, récurrents, qu'il n'est pas possible de décortiquer pour les réduire en composants plus fins et dont il faut s'accommoder, qu'il faut intégrer malgré tout dans une perspective commune doté de sens. Dans l'hypothèse que j'établis, le tout premier butoir - au sens logique et non chronologique - est la constatation .... de la différence sexuée : il y a toujours des mâles et des femelles... Il se produit un grand clivage cognitif qui ordonne le réel selon le critère de l'identique et du différent, fondé prioritairement en l'esprit par le partage mâle/femelle. 

Il y a d'autres données  élémentaires de la vie humaine qui sont intégrées par cette pensée de base pour donner la loi constitutive. Ce sont : l'existence des autres, la différence générationnelle, les âges de la vie (enfance, adolescence, âge adulte, vieillesse), la coopération et l'échange, la violence et enfin la mort. L'ordonnancement de base intègre et tente d'ordonner ces aspects inhérents à la condition humaine. La loi constitutive n'est pas abstraite, elle est liée à l'expérience collective de la condition humaine. C'est l'expérience collective qui vient renseigner sur ce qui est proscrit et ce qui est prescrit pour vivre ou survivre.

En 1994, Françoise Héritier a publié un livre intitulé Les deux sœurs et leur mère. Elle y propose une explication de la prohibition de l'inceste par le fonctionnement de l'esprit humain qui oppose l'identique et le différent. Si, par exemple, dans beaucoup de sociétés, l'homme ne peut se marier avec la sœur de sa femme, c'est, qu'en ayant des rapports avec deux sœurs il mettrait en contact des identiques par le biais de la circulation des humeurs sexuelles.

« L'opposition entre identique et différent est à la base de la construction de la société, elle est première car fondée dans le langage de la parenté sur ce que le corps humain a de plus irréductible : la différence des sexes… D'où dérivent les problématiques du même et de l'autre, de l'un et du multiple, du continu et du discontinu… de même que sur un plan moins abstrait, des valeurs propres, présentées sous forme d'oppositions, chaud/froid, clair/obscur, sec/humide, lourd/léger… Ces valeurs connotent les éléments du monde, dont le masculin et le féminin… Les oppositions organisent ainsi le monde, elles structurent la société et l'inceste va interrompre cette construction. A l'intérieur de cette opposition en deux catégories déterminées par le sexe, apparaissent des identités fortes : les couples de jumeaux, deux frères, deux sœurs, un père et son fils, une mère et sa fille… et de même les individus d'un même lignage apparaissent comme identiques. C'est sur ce rapprochement de l'identique que va porter l'interdit»(Héritier F. Les deux sœurs et leur mère, Paris, Odile Jacob, 1994).

Le travail de Françoise Héritier montre que le fonctionnement cognitivo-représentationnel de l'homme produit des formes logiques comme le différent et l'identique et il établit des rapports entre eux. Le raisonnement établi n'a pas une validité logique (une valeur de vérité),  mais il traite les données de manière régulière en les ordonnant. Ainsi l'opposition du différent et de l'identique intègre des aspects de la réalité humaine (les fluides, la génération) et il s'ensuit une pensée explicite donnant des interdits et des prescriptions.  Ce processus produit des effets au quotidien qui sont fondateurs de la culture, puisqu’ils organisent les règles de conduite et l’organisation socioculturelle.

Une question de survie ?

Cette loi constitutive de base pourrait être une condition de la survie de l'humanité. De ce point de vue nous nous fions à Claude Lévi-Strauss que nous citons ici  : “L’humanité a compris très tôt que, pour se libérer d’une lutte sauvage pour l’existence, elle était acculée à un choix très simple : soit se marier en dehors, soit être exterminée aussi par le dehors [marrying out or being killed out – la formule est due à Edward B. Tylor, "On a method of investigating the Development of Institutions, applied to Laws of Marriage and Descent", JAI, vol. 18, 1889, pp. 245-272]. Il lui fallait choisir entre des familles biologiques isolées et juxtaposées comme des unités closes, se perpétuant par elles-mêmes, submergées par leurs peurs, leurs haines et leurs ignorances, et, grâce à la prohibition de l’inceste, l’institution systématique de chaînes d’intermariages, permettant d’édifier une société humaine authentique sur la base artificielle des liens d’affinité, en dépit de l’influence isolante de la consanguinité et même contre elle” (1956 ).

La loi constitutive est liée à l'expérience collective de la condition humaine et tente d'empêcher ce qui aboutirait la destruction individuelle et sociale. On rejoint là un point de vue darwinien qui ne serait pas naturel mais culturel. La loi constitutive permettrait la survie du groupe social qui l'adopte et conduirait ceux qui ne l'adoptent pas à leur décadence et la disparition. Ce serait quelque chose comme l'ordre minimal nécessaire pour la vie sociale. Évidemment cette hypothèse intéressante est difficilement démontrable. Il faudrait une étude historique qui mette en parallèle la décadence des sociétés et l'amenuisement de l'efficience de l'ordonnancement symbolique. Mais si l'on pousse à l'extrême, et que l'on imagine une société sans loi constitutive, il apparaît qu'elle sombrera rapidement dans la barbarie. De plus, il est évident que la loi constitutive permet une régulation qui rend la vie de l'homme "humaine", si par humain on désigne le fait d'avoir une identité, une dignité, et un échange serein au sein d'une société stable.

2/ Ce que n'est pas la loi constitutive

Cette Loi n'est pas celle du langage

Nous ne souscrivons pas à la position lacanienne d'une loi du langage.  (voir l'article Lacan le symbolique et le signifiant). Rappelons la position de Lacan dans les années 1950. " La Loi primordiale est donc bien celle qui, réglant l'Alliance, superpose le règne de la Culture au règne de la Nature, vouée à la loi de l'accouplement. L'interdit n'en est que le pivot subjectif. Cette Loi se fait reconnaître identique à un ordre de langage, car nul pouvoir, hors les nominations de la parenté, n'est à même d'instituer l'ordre des préférences et des tabous (Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 277). Ensuite Lacan passera du langage au signifiant. Guy Rosolato résume la thèse lacanienne ainsi : "La relation entre la prohibition de l'inceste et le complexe d'œdipe se noue parce que le désir doit prendre appui dans un système de signifiants qui met en forme l'interdit. Celui-ci est flagrant dans son universalité, reconnue maintenant par les ethnologues" . ("Trois aspects du symbolique", in Essais sur le symbolique, Paris Gallimard, 1969.)

La Loi constitutive, ne vient pas du langage (et encore moins le langage réduit à un système de signifiant) qui génère l'ordre en question. Le système cognitif est bien plus à même d'expliquer la formation des règles et leur universalité. Celles-ci ne correspondent ni à la structure syntaxique, ni à la charpente phonique du langage. Le signifiant est la partie du signe dépourvue de signifié. C'est un objet purement linguistique bien incapable de fournir les raisonnements, pas plus que les différenciations et les catégorisations de nature logique nécessaires à former la Loi humaine constitutive. De plus, il n'existe pas de structure commune à toutes les langues, alors que l'ordre symbolique est le même pour tous les peuples, quelle que soit la langue qu'il utilise. Le langage ne peut donc être au fondement de l'ordre symbolique.

Évidemment, le langage n'en a pas moins un rôle important. Il permet de formuler la loi constitutive sous une forme explicite et communicable (celle des prescriptions et des interdits). Il joue donc un rôle son expression et dans sa transmission. Pour résumer notre position nous dirions que l'homme n'est pas un "parlêtre", mais que l'humain est un être selon la Loi. L'assimilation de l'ordre symbolique au langage est une simplification abusive qui néglige et la capacité d'ordonnancement et l'impact de la réalité, qui contribuent conjointement à constituer cet ordre. Le langage, en venant s'y conjoindre, sert à le formuler et à le transmettre.

Cette loi n'est pas la loi normative

Pour certains, cette Loi constitutive serait la loi normative. "Par ordre symbolique il faut entendre l'ensemble des lois, règles, normes, interdits et tabous gouvernant et codifiant les stratégies de sociabilité censées exprimer par extension les fondamentaux universels de l'espèce humaine. Ce qu'il faut dès lors tenter de comprendre c'est le mécanisme même de l'ordre symbolique et des objectifs autoritaires qu'il sert."  (Marie-Joseph Bertini, Pour en finir avec l'ordre symbolique. Genre et histoire, http://www. genrehistoire.revues.org/769 ). Il s'agit d'un malentendu ou d'une confusion. La  Loi constitutive est formée par les quelques principes de base universellement rencontrés, qui fondent l'humanisation et la sociabilité. Ce dont parle M.J. Bertini ce sont les règles, coutumes, les lois normatives qui, elles, dépendent de l'évolution sociale et qui sont contingentes (ni universelles, ni de nécessaires).

La loi normative est une (immense et vague) déclinaison en fonction de l'histoire et des formes socioéconomiques existantes, des grands principes de la Loi de base et d'ajouts circontanciels liés aux intérêts de certains groupes sociaux. La loi normative est la manière dont culturellement la Loi constitutive est transmise collectivement, mais avec de grosses différences. La loi normative, constituée par les multiples énoncés donnant le droit coutumier, ou le droit savant codifié et les innombrables règlements, dépend de l'évolution historique et des formes socioéconomiques qui se sont mises en place. Elle peut entrer en contradiction avec la Loi constitutive.

Cette loi n'est pas divine

Les doctrines les plus anciennes réfèrent la loi (sans distinguer le genre de loi dont il s'agit)  à la volonté divine. Le souverain, le prophète, sont les transmetteurs de la loi et du droit. La distanciation progressive de la loi et du bon vouloir des dieux s’est au départ opérée chez les Grecs, ces derniers reconnaissant un rôle aux hommes dans l’édiction de la norme. À Rome, « l’idée de révélation faite par les dieux aux hommes et s’imposant à eux est absente de la religion romaine » (Denoix de Saint Marc R., Histoire de la loi, Privat, 2008 p. 16-21). Selon la Bible (Exode et Deutéronome), Moïse reçoit de Dieu les tables de la Loi. D'abord Dieu énonça dix commandements et les assortit de commentaires ce qui donna le code de l'Alliance, puis il donna des tables de pierre rappelant la loi et les commandements.

Il n'est nul besoin de supposer une origine divine pour expliquer la Loi constitutive. Elle a une origine humaine, car c'est une entité constitutive de l'homme (le niveau cognitivo-représentationnel) qui permet de forger les formes logiques qui la fondent. L'origine divine est une interprétation imaginaire de cette capacité d'ordonnancement, dont l'homme n'est pas conscient, et dont il ne perçoit que les effets sous la forme des lois énoncées.  Nous avons là une explication suffisante. Il n'est  pas besoin de faire appel à l'hypothèse d'une autre origine pour expliquer l'ordre symbolique qui organise les sociétés humaines.

Nous ferons aussi une réponse à ceux qui supposent que l'affirmation d'un ordre symbolique renvoie à un présupposé idéaliste. Pierre Zaoui, philosophe, trouve paradoxal qu'un athée puisse admettre un ordre symbolique comme si celui-ci renvoyait nécessairement à une transcendance. Cet auteur suppose que cet ordre serait "a priori", ferait "le partage entre le licite et l'illicite" et constituerait "la matrice par laquelle un sujet humain peut en venir à se constituer" ("L'ordre symbolique au fondement de quelle autorité ?" , Esprit, mars 2005) . Cette définition est assez juste, mais à condition de la préciser. Cet ordre est à la fois a priori et a postériori. Il est a priori car construit par une capacité d'ordonnancement logique qui vient de l'existence du niveau cognitivo -représentationnel de l'homme et a postériori car il intègre des données d'expérience sur la vie humaine transmises au fil des générations.  

La loi constitutive s'appuie sur une capacité cognitive extérieure à l'expérience, mais se construit sur  l'expérience cumulée au fil des générations de ce qu'est la condition humaine. Il est bien clair que la loi constitutive ne vient d'aucune autorité transcendante, mais de la capacité humaine à la forger. Elle est produite par les hommes eux-mêmes.

3/ Un énoncé possible de la loi constitutive

La Loi constitutive est universelle. Elle n'est ni arbitraire, ni contingente, quoique pas absolue, puisque relative à la condition de l'homme. Ces règles universellement répandues, que nous  regroupons sous le terme de "Loi constitutive", sont peu nombreuses. Pour les formuler, il nous faut combiner deux approches : énoncer ce qui paraît le plus fondamental et qui est, en même temps, retrouvé dans les diverses sociétés humaines viables. Nous énoncerons seulement trois principes.

Le premier principe : la prohibition de l'indifférenciation et la prescription de l'individuation

Un premier précepte intime une différenciation portant sur divers aspects des relations humaines. 

Il y a d'abord la prescription de sortir de l'indifférenciation primitive entre mère et enfant. Au plus fort la formulation serait "tu ne réintégreras pas ton produit". Cela s'exprime dans l'acte symbolique de "couper le cordon ombilical ", geste dévolu à un tiers et parfois au père.

Il y a ensuite la prescription de sortir de la dépendance infantile (à la mère puis de la famille) pour aller vers une vie autonome, vers les autres et fonder sa propre famille. Il est interdit de garder l'enfant dépendant, de le priver d'autonomie, de l'enclore au sein de sa propre famille. 

Vient ensuite la prescription de choisir un genre sexué et qui plus est prescription de choisir un genre adapté à son sexe. Il est interdit de rester dans l'indifférenciation masculin/féminin ou d'inverser genre et sexe, c'est-à-dire de brouiller la différenciation. Cela se retrouve dans les expressions :  "tu seras un homme mon fils, tu seras une femme ma fille".

En même temps, il y a aussi la prescription de reconnaître la différence des générations et de s'inscrire dans une filiation. Il est interdit de ne pas distinguer parents. Les êtres humains ne sont pas tous pairs : certains le sont, d'autres sont des ascendants, d'autres sont des descendants. Leur statut est différent.

Le second principe : la limitation pulsionnelle et la prescription de  l'échange

Il s'agit des interdits et prescriptions qui canalisent les pulsions. Ils ne les proscrivent pas, mais les limitent et indiquent  à l'enfant que leurs modalités et leurs objets doivent évoluer. Il se combinent avec la seconde partie de ce principe qui est de ne pas en rester à un mode autoérotique, sans altérité, centré sur soi.

Ce principe se décline en plusieurs interdits successifs qui portent sur les diverses pulsions libidinales qui doivent être limitées et dépassées (orale, anale, uréthrale-phallique). Puis vient la plus connue des limitations, la prohibition de l'inceste. Au plus simple, c'est l'interdit de relation sexuelles et du mariage entre parents et enfants, ainsi qu'entre enfants consanguins. Dans certaines sociétés, cet interdit s'étend à d'autres liens de parenté. La formulation de base en est "tu n'épouseras pas ta mère, ton père, ta sœur, etc.".

La prohibition de l'inceste n'est pas seulement une interdiction, c'est en même temps une prescription, celle de l'échange. La femme ou l'homme interdits sont par cela même disponible pour autrui. Dans notre société, c'est pour la vaste collectivité indéterminée et ouverte, dans d'autres sociétés ce sera pour un groupe défini et limité.

Selon Lévi-Strauss dans n'importe quel système matrimonial, il résulte qu'à partir du moment où l'on s'interdit l'usage d'une femme, elle devient ainsi disponible pour un autre homme. La prohibition implique un échange, une circulation des hommes et des femmes.

Ce principe pourrait se formuler dans la forme suivante : "tu ne seras pas autarcique, tu échangeras et communiqueras avec les autres". Cet échange prescrit n'est pas limité aux partenaires sexuels, il s'étend à tout : la communication en général, le partage des biens, l'interaction des savoirs, etc..  Le second principe prescrit un échange généralisé entre les humains, ce qui sous-entend la reconnaisance d'autrui.

Le troisième principe : la prohibition de la violence et la prescription du respect d'autrui

Le troisième précepte est la prohibition la violence. C'est un frein pulsionnel, celle des pulsions agressives en lien avec soi et autrui. Ce principe s'associe à une limitation de l'égoïsme et de la toute puissance narcissique qui sont sans considération pour autrui et veulent son asservissement ou sa destruction. La Loi y oppose le respect d'autrui comme impératif nécessaire.
 
Les formulations bibliques sont "tu ne tueras pas, tu ne voleras pas" à quoi s'ajoute "tu ne violeras pas".

L'homme est violent. C'est à cette capacité qu'il doit sa survie dans un milieu naturel hostile, mais au sein de l'espèce cette violence est dévastatrice. Toutes les sociétés ont tenté d'endiguer cette violence. D'autant que la proximité sociale crée des rivalités mimétiques : l'autre, même que moi, est mon rival, donc à éliminer. L'interdit de la violence est central pour la vie en société. C'est évidemment une question de survie pour le groupe social.

Ce précepte crée une alliance de ceux qui le respectent. Ils se protègent ainsi mutuellement. En admettant je/tu ne tueras pas, chacun se reconnaît réciproquement comme individu pouvant tuer et se protège en l'admettant et y renonçant. Ce renoncement à la violence permet le respect d'autrui. D'autant que, lui aussi, est supposé pris dans cetordre symbolique et devient ainsi un autre ayant une autonomie par rapport au pulsionnel. L'énoncé traditionnel de ce principe est : tu "respecteras ton prochain".

4/ Commentaires sur l'application de ces principes

Ces trois principes universellement répandus nous semblent issus d'une logique de base appliqué à ce qu'est l'homme. Leur effet est d'ordonner, réguler la société, afin d'éviter la barbarie et permettre une vie individuelle et commune acceptable. Cette loi minimale institue l'humanité, elle constitue l'humain, ce pourquoi nous la qualifions de "constitutive". Pour en saisir les effets, imaginons à l'inverse une société hors la loi constitutive, une société fondée le renfermement clanique, l'indifférenciation sexuelle et l'inceste, sur le pillage, le viol et le meurtre. Les effets seront vite désastreux et correspondent à ce qui est habituellement qualifié d'inhumain, de sauvagerie, de barbarie, de décadence. L'ordre symbolique et la loi constitutive ne sont pas un dispositif idéologique arbitraire, une "théologie pratique", comme le disent ses détracteurs. D'évidence, ces lois de base organisent des rapports humains viables, elle imposent un ordre en s'opposant à l'instinctuel, au pulsionnel, aux innombrables dérives et folies individuelles, tant en ce qui concerne la violence que la sexualité.

La différenciation est le principe premier, car c'est de lui que dépend la suite. Les commandements suivants ne sont possibles que sur la base d'une différenciation/individuation. Les deux derniers principes renvoient à la justice et à l'égalité. En effet, ils ne fonctionnent que si chacun à les mêmes droits et les mêmes devoirs : l'autre ne doit pas faire ce que je m'interdis sous peine de rompre le pacte. On voit ressortir ici la logique de base sous-jacente. Dignité et respect d'autrui apparaissent si l'autre est pris dans le même ordre symbolique que moi. Nous nous constituons réciproquement comme êtres dans la loi. À ce titre, moi et l'autre, prenons statut d'humains. En termes kantiens, nous dirons que l'homme devient "autonome", il devient une "fin en soi" et non une chose déterminée. Par ce fait, il ne doit plus être considéré comme un moyen.

Respecter la Loi fait entrer dans le monde humain. L'impact est double. L'individu acquiert une autonomie par rapport aux déterminations qu'il subit et, sur le plan collectif, cela permet l'échange, la réciprocité et la sociabilité.

Il existe un version plus récente de cet article : Ordre symbolique et loi commune


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