PsychismencMéthodologie

Freud et le raisonnement fondateur de la psychanalyse



L'étude des paralysies hystériques a été un moment décisif pour le cheminement intellectuel de Freud et la fondation de la psychopathologie psychanalytique. Le problème était de trouver la cause des symptômes hystériques. Une détermination neurologique étant exclue, il a fallu concevoir une origine psychique. Mais le psychisme est une entité difficile à définir.


Il existe une version plus récente de cet article : Freud, les paralysies hystériques et la psychopathologie


1/ De la neuropathologie à la psychopathologie

Au tout début de sa recherche, Freud a tenté de concevoir une neuropsychologie explicative, l'Esquisse d'une psychologie scientifique, qui est restée sans suite. Se rendant compte de l?impossibilité de cette démarche, il l'a abandonnée, quoique sans renoncer à s'appuyer sur la biologie.

Vint alors un travail décisif pour son cheminement intellectuel, l'étude des paralysies hystériques, lors de son séjour dans le service de Charcot, en 1886. Il lui est apparu que certaines paralysies ne pouvaient avoir une origine neurologique, car leurs caractères cliniques étaient incompatibles avec ce type de détermination. La distribution anatomique des paralysies ne correspondant pas à celle des nerfs, elles ne pouvaient avoir une cause neurologique et il a fallu en supposer une autre. Freud l'a trouvée dans la finalité du geste (ce à quoi il sert) et qui ne peut être effectué, précisément à cause de la paralysie.

Nous allons nous appesantir sur ce un moment intéressant et peu connu de l'histoire des idées. Sigmund Freud a écrit en 1893 un article intitulé « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques ». Cet article porte sur un aspect clinique très restreint (les paralysies), mais il a une portée épistémologique qui est encore d'actualité. Pour la résumer en peu de mots, la méthode proposée par Freud permet de mettre en évidence l'existence de représentations à partir de faits cliniques (sans avoir à supposer qu'elles aient été mentalisées par le patient).

L'étude des paralysies

L'article comparant les paralysies hystériques et organiques a été conçu en 1886 lors du séjour de Freud à Paris et il a été publié sept ans plus tard dans les Archives de Neurologie, revue dirigée par Jean-Martin Charcot. Freud propose dans cet article un modèle théorique fondé sur les notions de "lésion" et de "fonction", destiné à expliquer les symptômes hystériques.

À l'époque, la différenciation entre deux types de paralysies, que nous nommerons (selon le vocabulaire médical actuel) les paralysies d'origine centrale et les paralysies d'origine périphérique, a été faite. Les premières sont causées par une lésion du neurone cortical qui descend jusqu?au métamère considéré et les secondes sont causées par une lésion du neurone périphérique qui prend le relais au sein de la moelle épinière et va vers les muscles concernés.

On trouve, au début de l'article de Freud, une description clinique très précise des paralysies hystériques. Le but de cette étude clinique aprofondie est de pouvoir les comparer aux paralysies organiques. Et en effet, la comparaison montre que les unes et les autres ont des caractéristiques cliniques différentes. Puis une explication physiopathologique est avancée par Freud : la symptomatologie des paralysies cérébrales est « conforme à l'anatomie, à la construction du système nerveux » (p. 52-53). Ce qui est en accord avec le schéma anatomo-clinique admis : la lésion cause les symptômes et l?aspect clinique de ceux-ci est la conséquence nécessaire du fonctionnement anatomophysiologique.

Or, on constate que les symptômes hystériques ne sont pas conformes à cette détermination anatomophysiologique. Pour résoudre cette difficulté et expliquer les symptômes « il faut s?adresser à la nature de la lésion » (p. 54) dit Freud.

S'appuyer sur la causalité

Dans son raisonnement Freud a sauté une étape, supposée évidente, qu?il faut rappeler. Selon le principe causal, il ne peut y avoir d?effet sans cause et donc de symptôme sans lésion. Il convient donc de trouver la lésion causant les symptômes hystériques. Comme la clinique montre qu?ils ne peuvent être causés par une lésion cérébrale organique, il faut chercher un autre type de lésion. On voit que Freud fait fonctionner la notion de lésion comme catégorie abstraite de cause pathogène pouvant prendre plusieurs formes.

« La lésion des paralysies hystériques doit être tout à fait indépendante de l?anatomie du système nerveux, puisque l'hystérie se comporte dans ses paralysies et autres manifestations comme si l?anatomie du système nerveux n'existait pas, ou comme si elle n?en avait nulle connaissance » (p. 55). Il faut donc chercher quelle forme peut avoir cette lésion « comment elle pourrait être » (p. 56). Freud propose l'idée d'une « altération fonctionnelle » en s'appuyant sur Charcot. « M. Charcot nous a enseigné assez souvent que c'est une lésion corticale, mais purement dynamique ou fonctionnelle » qui cause les symptômes hystériques. Sur le plan physiologique une telle altération « serait, par exemple, une diminution de l?excitabilité ou d'une quantité physiologique qui, dans l'état normal, reste constante ou varie dans des limites déterminées » (p. 56). Mais elle n'a pas d'effet organique et donc pour préciser cette dysfonction, il faut passer du côté de la psychologie.

Freud s?appuie sur les travaux de Pierre Janet, très connu à l'époque, pour affirmer que « c'est la conception banale, populaire des organes et du corps qui est en jeu dans les paralysies hystériques » (p. 56). En effet, la paralysie cliniquement décrite correspond à cette conception. Il s?ensuit que « la lésion de la paralysie hystérique sera donc une altération de la conception ... Mais de quelle sorte est cette altération pour qu'elle produise la paralysie ? » (57). La solution envisagée pour cette altération est une disjonction entre les représentations concernées avec les celles de l'ensemble du corps. Il y a une abolition de l?accessibilité associative des représentations. Un tel phénomène ne se produit que si une grande valeur affective est en jeu.

L'astuce de Freud

L'astuce de Freud est de jouer sur l'irréfutabilité de la lésion. Pour la médecine de l'époque, il n'y a pas de symptôme sans cause, c'est-à-dire sans "lésion". Il part de cette idée admise et place la lésion en position d'inconnue à déterminer. Cette façon de faire donne un problème précis avec une inconnue : soit x (la lésion) dont on sait qu?elle existe, trouver la nature de x pour la symptomatologie hystérique.

Pour trouver la nature de la mystérieuse lésion, il faut faire appel, comme le suggère Janet, à la "conception", c'est-à-dire à des représentations. Pour que la conception fasse effet sur les neurones moteurs, intervient la "fonctionnalité" qui grâce à l'idée d'une quantité physiologique, qui varie sans entraîner de dégât organique. La valeur affective violente serait à l'origine de cette variation de quantité physiologique, produisant une rupture associative entre la conception concernée et les autres représentations du corps.

La particularité morbide assignable a doucement glissé de l'anatomie (lésion des neurones), à la physiologie (lésion dynamique), puis à la physiologie normale (modification de l?excitabilité), puis aux représentations (la rupture des associations entre représentations).

La relation entre le biologique et le représentationnel

Freud amorce une solution au problème de la relation entre le représentationnel et le neurobiologique sous un jour intéressant. Ici le neurobiologique est constitué par les neurones moteurs corticaux organisés selon une somatotopie. Le représentationnel est constitué par la « conception du bras » et les liens de cette conception avec les autres éléments représentationnels. La relation entre les deux est située dans le dynamisme fonctionnel, le fait qu'au niveau neurobiologique une quantité physiologique puisse varier dans les conditions normales de fonctionnement. Cette variation entraîne des effets réversibles. Dans ce modèle, le représentationnel est conçu sans rupture avec le neurophysiologique qui lui-même est en continuité avec le neuroanatomique.

Une vertu démonstrative

Freud apporte une manière de faire complètement nouvelle pour l?étude des représentations (du niveau représentationnel) : il faut le reconstituer à partir de faits cliniquement ou expérimentalement avérés. On ne passe pas nécessairement par la mentalisation consciente de la représentation. Dans le cas présenté, la « conception du bras » n?est pas mentalisée par le patient souffrant de paralysie, elle est repérée extérieurement par le clinicien et donnée comme adéquate à déterminer les symptômes.

Ce n'est qu'ultérieurement dans l'effort thérapeutique que cette conception pourra être mentalisée par le patient. Ce n'est d'ailleurs pas indispensable, car ce qui est important du point de vue thérapeutique est le mouvement affectif qui va lever le clivage dont elle est l?objet. L?élément représentationnel concerné peut rester hors mentalisation. L'attitude méthodique consistant à poser une inconnue, un x à déterminer, est intéressante compte tenu du clivage existant à la fin du XIXe siècle entre psychologie et neurologie.

L'article de Freud a une valeur paradigmatique. Il permet de démentir la vulgate qui a enrôlé la psychanalyse dans le dualisme. Le psychisme chez Freud est un mixte représentationnel et neurobiologique, le lieu même de leur liaison. Il n?a rien à voir avec l'âme ou l'esprit, ni une quelconque substance spirituelle. Cet article de Freud ouvre à la voie pour une étude empirique du représentationnel, c'est-à-dire une étude faite à partir des faits cliniques.

Ensuite, Freud a  pensé pouvoir théoriser ce genre de détermination grâce à la psychologie associationniste, en utilisant la notion de « représentation ». La paralysie seraient causée par des représentations. Dans son article de 1893, Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques, il fait l?hypothèse d?une « altération fonctionnelle sans lésion organique concomitante », constituée par deux faces inséparables, « l'excitabilité physiologique » et « la représentation ou l'accessibilité associative aux représentations». Nous avons là, constitué dès le départ, l'originalité profonde de la psychanalyse qui distingue deux champs, neurophysiologique et représentationnel, sans les cliver, ni les opposer, avec du point de vue de la méthode, l'affirmation de la primauté de la clinique sur la théorie.

2/ La désignation d'un référent pour la psychanalyse

Le référent premier (ce à quoi elle s'intéresse) de la psychanalyse est complexe.

Le champ d'investigation

Vers 1890, Freud étend son champ d'investigation médical vers des domaines qui sont traditionnellement dévolus à la littérature et à la philosophie. Il ne s'intéresse plus seulement aux symptômes corporels, mais aux perceptions, sensations, souvenirs, sentiments, idées, actes, fantasmes, rêves nocturnes, rêveries diurnes, etc. De plus, il considère que ce qui est véhiculé par l'entourage familial et par les conditions culturelles a un impact sur la pathologie. Son originalité vient de ce qu'il aborde ces aspects mentaux et culturels de manière clinique.

Faire de la clinique, c'est construire des faits pertinents et en donner une description objective transmissible à la communauté savante. Dans le cas présent une partie de ces faits concerne la subjectivité des patients, mais qui est objectivée par le praticien. La pratique de la clinique ne consiste pas dans une compréhension intersubjective, mais dans l'objectivation du subjectif. Le matériau est subjectif, mais la méthode est objectivante. C'est là où Freud se différencie radicalement de la littérature ou des psychologies en cours et ouvre une voie de recherche nouvelle. Il crée ainsi un champ factuel caractéristique.

La détermination des faits

Dans le même temps, Freud s'attaque à rechercher la détermination des symptômes, les problèmes caractériels ou les bizarreries comportementales. Cette recherche le mène dans deux directions, d?une part du côté de l?histoire individuelle et d'autre part du côté d'une mémorisation du passé qui agit dans le présent.

Les premières recherches de Freud le portent vers les évènements traumatisants qui ont marqué le passé des patients et qui semblent avoir déterminé leur névrose. Mais, dès les Etudes sur l?hystérie (1895) ce ne sont plus des évènements ponctuels, mais les histoires complètes des patients qui sont relatées. Ces récits ont une allure littéraire. C'est, dit Freud, pour ne pas perdre la richesse de la moisson. Toutefois ces récits de vies individuelles et familiales doivent avoir une tournure explicite, car raconter une histoire n?est pas la finalité de l?exercice. Il s'agit de constituer le matériau de l'étude.

Dès le début, Freud remarque que ce sont les souvenirs qui jouent un rôle et non l?événement lui-même. Il individualise une double trace, sous forme de représentation et d'affect. Puis viendra la notion d?après-coup. Ce sont les remaniements ultérieurs (principalement de l'adolescence) qui rendent le souvenir traumatisant, car il se charge de significations et d'affects qu'il n'avait pas à l?origine.

Le psychisme est cette entité qui lie le passé et le présent ; c'est une mémoire affective qui agit au présent. Cette entité supposée doit être théorisée, afin d'expliquer les faits cliniquement constatés. La référence au psychisme fait le propre de la psychanalyse. Freud le note dans son livre sur l'interprétation des rêves. Sur un plan purement descriptif, il reprend ce qui a déjà été fait avant lui, mais sur le plan explicatif, il procède tout autrement : il procède par référence au psychisme. Les rêves sont explicables par les mécanismes psychiques. Cette attitude vaut pour l?ensemble des faits cliniques : ils sont considérés comme étant déterminés psychiquement.

Le référent de la psychanalyse

Le référent de la psychanalyse associe les faits construits par une méthode clinique élargie aux aspects culturels, avec la mémorisation de l'histoire individuelle et familiale, le tout rapporté à une entité, le psychisme, par l'intermédiaire de laquelle passe la détermination des faits constatés. Ce référent s?est mis en place de 1886 à 1893 pour l'essentiel, puis a rebondi par la modélisation du psychisme proposée vers 1905 (théorie nommée la « métapsychologie »). À ce moment on peut considérer qu'il est constitué.

La psychanalyse étudie les conduites des individus humains au sein du groupe social dans le domaine affectif et relationnel. Elle ne considère pas un homme isolé, mais un être humain pris dans l?interaction avec ses proches et la culture. Mais surtout, la psychanalyse étudie les conduites en tant qu?elles ont une détermination interne à l'individu. Plus précisément, cela signifie que les conduites humaines ne sont pas considérées comme existant par elles-mêmes de manière autonome, mais qu'elles sont produites par une entité interne à l'individu nommé le psychisme.

Le référent de la psychanalyse associe des phénomènes observables à une détermination individuelle actuelle, mais renvoyant au passé. On pourrait appeler ce référent les conduites humaines et leur détermination au sein du collectif familial et culturel. Un tel référent peut-il se préciser en objet d'étude scientifique ? En arrière-plan, un gros problème épistémique menace, celui de la nature du psychisme.


Bibliographie :

Binswanger L., Discours, Parcours, Freud. Paris, Gallimard, 1970.

Freud S., " Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques ", Archives de Neurologie, 1893. Réédition :  in Résultats, idées, problèmes, p. 45-59,  Paris, PUF, 1984.

Freud S., Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1985.
Freud S., Résultats. Idées. Problèmes, t. 1 et 2, Paris, PUF, 1984.
Freud S., Le Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, 1974.



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