Psychisme  Méthodologie

Le niveau cognitivo-représentationnel

Patrick Juignet, Psychisme, 2011.


La conception de l'homme sur laquelle nous nous appuyons offre une alternative à l'opposition classique corps-esprit. Il est possible de montrer qu'à partir de l'organisation neurobiologique émerge un mode (ou niveau) d'organisation spécifique. Il serait alors légitime de suppsoer qu'il soit le support des capacités d'intelligence, d'ordonnancement et de pensée propre à notre espèce.

Note : sur ce sujet voir aussi Le cognitif est-il le propre de l'homme ?


1/ Quel est l'enjeu ?

Situer cette conception

Il est important d'individualiser ce mode parce qu'une partie de la psychologie et de la psychopathologie y trouve son origine et que, d'un point de vue pratique, la psychothérapie passe nécessairement par son intermédiaire. L'enjeu est de donner une assise solide aux capacités cognitives, représentationnelles et symboliques de l'homme, tout et en évitant le dualisme ce qui permet de ne pas utiliser la notion d'âme ou d'esprit, qui sous-entend une substance spéciale et séparée du corps (du biologique).

Cette conception s'appuie sur le principe d'émergence. Par émergence on entend la constitution d'éléments d'un type nouveau, présentant des propriétés originales, à partir d'autres plus élémentaires (de niveau inférieur). Les d'unités nouvelles et plus complexes ont une autonomie par rapport à celles dont elles sont issues. Dans notre cas, celui du niveau considéré, les constituants émergent du mode neurofonctionnel. Bien qu'il en dérive, il a une autonomie par rapport au neurobiologique. Ce  mode d'organisation supérieur émerge au sein des structures encéphaliques que sont le cortex cérébral et le rhinencéphale. 

Un peu plus de précision

De prime abord, on peut, sans trop de difficulté, se mettre d’accord sur le fait que la pensée, le langage, le symbolique, sont produits par les êtres humains. Cela étant admis, il reste un  flou sur ce qui en l'homme peut les générer. Les réductionnistes l'attribuent à l'aspect neurobiologique du cerveau. Cette hypothèse n'est pas prouvée et au vu de la complexité de la pensée elle est improbable. Pour expliquer sa genèse, il faut nécessairement supposer un mode d’organisation de complexité plus élevée, qui se structure en un appareil fonctionnel. Nous le qualifions de cognitivo-représentationnel au vu des capacité qu'il confère à l'homme.

Ce mode cognitivo-représentationnel se définit comme l'ensemble des composants et processus permettant de générer la pensée et les conduites intelligentes. Il produit les innombrables formes signifiantes, l'ordre symbolique et les conduites finalisées au travers desquelles l’homme vit, communique avec ses semblables, voit le monde, l’élucide (ou le déforme), le connaît (et le méconnaît) et, enfin, transforme massivement son environnement.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités intellectuelles spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence d'un mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurosignalétique (ou neurocomputationnelle). Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de culture, sont les produits de ce niveau d’organisation.

Pour cette raison notre théorie ne s’inscrit pas dans le naturaliste réductionniste à la mode en ce moment. Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d'organisation, cognitivo-représentationnel et neurobiologique-neurosignalétique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'un sur l'autre de manière constante. Notre conception se définit de n’être ni réductrice, ni dualiste.

La théorie qui donne corps à l'hypothèse du niveau d’organisation cognitivo-représentationnel est celle des niveaux d'organisation/intégration et de l'émergence. Dit très brièvement, c'est une ontologie dans laquelle les modes d’existence se forment de manière autonome, à partir du niveau d’organisation de complexité inférieure. L'émergence est un concept qui désigne la formation d'un mode d'existence de degré supérieure par complexification et ré-organisation du précédent.

2/ Qu'est ce que c'est ?

Définition

Dans ce cadre, nous posons que le mode cognitive-représentationnel, en tant que mode d'organisation autonome naît à partir du fonctionnement neurosignalétique, par un degré supplémentaire de complexification. Ses composants se forment au moment où les éléments codés du signal neurobiologique se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des entités autonomes, possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces entités constitue un niveau supplémentaire, un mode d'organisation permettant un saut qualitatif dans les propriétés. L'émergence permet d'expliquer comment il peut y avoir à la fois une filiation à partir du niveau neurosignalétique et une autonomie du niveau représentationnel.

Autrement dit, nous soutenons que le niveau neurologique et sa forme de complexité la plus élevée, le niveau neurosignalétique (dit aussi traitement de l’information), sont insuffisants pour comprendre l'homme. Il faut tenir compte d'un degré d'une synthèse organisatrice supplémentaire, nommée de manière générique niveau cognitivo-représentationnel. Le concept d’émergence permet de comprendre son existence de manière simple. Les éléments constitutifs du mode-appareil cognitivo-représentationnel les plus élémentaires se forment par composition à partir du neurosignalétique, mais qu'ils n'y sont pas réductibles, car leur organisation stable amène des propriétés originales.

Passé le niveau le plus simple de surgissement de ce mode, la composition à des degrés supérieurs de complexité se poursuit ensuite au sein de cette entité. Ainsi, par réorganisations successives, se constituent diverses strates et systèmes, que seule la recherche permettra de désigner progressivement. Cette région n’est pas uniforme. Elle a divers degrés de complexité et elle comporte de nombreux systèmes différents.

La conception sous-jacente

Tout cela correspond à une conception qui ne se contente pas de concevoir des hiérarchies anatomo-structurelles au sein du système nerveux, mais y ajoute une hiérarchie de la complexité organisationnelle. Non seulement il faut considérer le système nerveux comme un système structurellement hiérarchisé, mais il faut, en plus, tenir compte d’une hiérarchie par degré d’organisation. Cette seconde hiérarchie permet de considérer a priori trois niveau le neurophysiologique, le neurosignalétique et enfin le  niveau qualifié de cognitivo représentationnel.

Au sein de l'appareil neurologique, on peut considérer des niveaux d'organisation de complexité croissante. À partir d'une complexification suffisante, celle du traitement de l'information,  une émergence se produirait permettant la différenciation de ce que nous appelons le niveau d’organisation cognitivo-représentationnel.
 

3/ Comment expliciter cette émergence ?

Il s'agit de comprendre le passage d'un niveaux d'organisation à une autre de complexité différente. il y a donc deux approches  possibles.

 Il faut une double approche

Deux voies de recherche sont souhaitables, l'une descendant en complexité (complexité décroissante) et l'autre montant en complexité (complexité croissante), la première partant des aspects cognitivo-représentationnels théorisés par les sciences de l'homme, la seconde partant des aspects neurobiologiques théorisés par la théorie des réseaux, associée à la théorie du signal. C'est à leur jonction que se produit le passage d'un niveau à l'autre.

On peut identifier des éléments "générateurs" et des éléments "natifs", les aspects neurosignalétiques les plus complexes dont l'assemblage produit les éléments autonomes représentationnels primitifs, les éléments les plus simples du niveau représentationnel. Les éléments natifs se regroupent pour former de nouvelles totalités, qui constituent les aspects cognitivo-représentationnel plus élaborés.

L'étude en complexité décroissante passe par les sciences de l'homme

Les sciences de l'homme ont défriché le terrain et apporté des données intéressantes. L'étude du cognitivo-représentationnel. passe donc tout naturellement par l'intermédiaire des disciplines déjà constituées que sont la linguistique, l'anthropologie culturelle, la psychologie cognitive, la psychanalyse. Elles construisent des faits en rapport avec les systèmes représentationnels qui se manifestent dans les différents aspects de la vie humaine : langage, ordonnancement du monde, capacités cognitives et conatives, capacités relationnelles, stratégies sociales, etc.

La mise en évidence de schème ou structure psychiques élémentaires a été amorcée par la psychanalyse et par l'anthropologie (Freud, Jung, Durand). Dans ce cas, la perception de l'environnement ne joue qu'un rôle lointain car ces formes psychiques  de base sont massivement influencées par le pulsionnel.

Les processus primaires, les imagos, pourraient être les formes élémentaires du cognitivo-représentationnel impliqués dans le psychisme. Leur création par l'individu ne veut pas dire qu'elles soient originales puisqu’on trouve plutôt, dans ces aspects élémentaires, des  formes communes, dites parfois archétypales.

L'étude en complexité croissante passe par la neurobiologie

La tâche complémentaire est de déterminer les éléments neurosignalétiques qui assemblés peuvent s'autonomiser. La condition est qu'ils puissent  former des ensembles stables pouvant interagir avec d'autres ensembles du même type et produire ainsi des propriétés nouvelles (différentes des propriétés neurosignalétiques).

Les aspects neurobiologiques qui peuvent constituer les éléments natifs générateurs du cognitivo-représentationnel sont nécessairement complexes. Pour Jacques Neirynck, "Les neurosciences proposent que les réseaux neuronaux corticaux parviennent à générer [des] représentations en travaillant ensemble" (Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010).

On doit considérer les ensembles constitué par les réseaux neuronaux, parcourus de signaux, lorsqu'il entrent en relation par l'intermédiaire des réseaux associatifs de niveau complexe. Si on les considère d'un bloc, ces ensembles interactifs peuvent constituer les éléments neurosignalétiques de haut niveau. La plasticité neuronale est en faveur de cet échappement, puisque le support neuronal peut varier pour une même fonction effectuée au sein du mode-appareil cognitivo-représentationnel.

A partir de quel moment peut-on considérer que le processus neurophysiologique est assez intégré et stabilisé pour être considéré comme générateur ? Pour l'instant la neurophysiologie ne donne aucun détail sur la stabilisation de tels ensembles. Par contre l'imagerie cérébrale, qui ne cesse de s'améliorer, montre des corrélations entre l'évocation volontaire de représentations précises et l'activation de réseaux cérébraux. L'espoir de cerner l'émergence de composants et d'interactions neurosignalétiques est donc permis.

L'émergence est locale et progressive

Dans le temps de l’évolution individuelle le représentationnel se construit. Il est insignifiant à la naissance et se développe plus ou moins selon les individus. Il est sans cesse en construction et en évolution (parfois en involution). Il n’est donc pas "toujours déjà-là", mais toujours en formation et reformation.

Concernant sa formation chez l'enfant on peut la situer vers l'âge de deux ans, lorsque le cerveau à atteint une complexification suffisante.  Comment le sait-on ? Rien ne permet de supposer des représentations chez le très jeune enfant. Ce n'est qu'à partir d'un certain âge que les conduites d'imitation, le jeu, la conservation de l'objet la stabilité  l'acquisition du langage font supposer l'existence de représentations et de processus les concernant.

L’émergence du niveau cognitivo-représentationnel se produit lors du fonctionnement neurobiologique et n’aboutit pas à quelque chose d’indépendant, qui persisterait hors de ce fonctionnement. La persistance se produit tant que le fonctionnement neurologique se produit. S’il cesse, le représentationnel cesse. C’est une potentialité s’actualisant ou se réactualisant en permanence.

Avec le niveau cognitivo-représentationnel on est devant quelque chose qui n’a pas d’équivalent dans le reste du monde. Il est potentiellement contenu dans le neurobiologique, mais il est aussi autonome (il a ses propres règles de fonctionnement). On pourrait parler d’émergence fonctionnelle pour noter ce rapport étrange de dépendance autonome. L' existence de cette entité est variable au fil du temps individuel puisqu'elle se constitue lors de l'enfance. Pour que ce niveau émerge une maturation cérébrale et en rapport avec l'environnement est nécessaire.

Le niveau cognitivo-représentationnel ne produit pas la totalité des activités humaines. Par contre, il est indispensable pour expliquer les conduites complexes et les activités intellectuelles.

4/ Conclusion

La possibilité d'émergence du mode ou niveau cognitivo-représentationnel n'est pas communément admise et reste au stade de l'hypothèse. Si on l'admet on peut considérer que ce niveau est un effet de la complexification du neurobiologique. Dans cette vision, le dualisme disparaît et la querelle entre ceux qui l'admettent ou le contestent devient caduque. La thèse du niveau cognitivo-représentationnel s’inscrit dans une anthropologie qui place l’homme dans le monde en tant qu’être vivant organisé, auquel un degré d’organisation particulier donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception implique une continuité entre le neurobiologique et le représentationnel, ce qui permet de comprendre l'influence de l'un sur l'autre.

On peut suppoder que l’émergence du cognitivo-représentationnel se produit lors du fonctionnement neurobiologique et aboutit par auto-organisation à quelque chose d’indépendant qui persiste tant que le fonctionnement se produit.  S’il cesse, le mode représentationnel cesse. C’est une potentialité s’actualisant ou se réactualisant en permanence. Le traitement des données qui se produit au niveau cognitivo-représentationnel n'est pas conscient. Pour qu'il le devienne, il faut qu'il se transforme en pensée au sens ordinaire du terme (pensée imagée ou verbale). C'est ce qui les fait apparaître et donne prise sur lui.

Le représentationnel est composé de diverses entités telles que les représentations et les schèmes ou processus cognitifs qui donnent  l'homme ses capacités logiques, sémantiques et syntaxiques. Les représentations et processus peuvent faire l'objet d'une recherche empirique au travers de leurs effets dans les conduites finalisées, l'intelligence, la pensées dans ses diverses manifestations (formes de pensée de divers ordre), dans les modes de communication, dans l'ordonnancement qui guide les conduites et usages en forgeant les prescriptions et interdits propre à l'humain.

Le niveau cognitivo-représentationnel concerne la psychopathologie puisque le psychisme et en partie constitué par ce niveau et que la psychothérapie utilise obligatoirement le mode cognitivo-représentationnel, car c'est ce qui permet la mentalisation et la communication verbale. La capacité de représentation est l'un des piliers de la psychothérapie (l'autre étant le transfert). Il est important de lui donner une assise ontologique solide, car actuellement le courant de pensée réductionniste, très puissant en psychologie et en psychiatrie, tend à nier l'aspect représentationnel du psychisme pour le ramener à un pur fonctionnement neuronal.

Concevoir la constitution de l'homme en niveaux d'organisation interactifs permet d'expliquer aussi bien les conduites complexes impliquant une intentionnalité que les interactions psychosomatiques constamment présentes. 

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